page d'accueil
anthropologie du droit
ethnographie réunionnaise

2 Éléments d'Ethnographie Malgache
Mots clés : Antemoro Sorabe Ancestralité Tanguin Choc des cultures
Développement
Champs : Ethnographie Histoire Anthropologie du développement Anthropologie de l'image
1 - Zafimahavita
sur le “choc des cultures”

2 - Les trois pierres du foyer
des clans et des clones dans la vallée de la Manañano

3 - Visages d'Ambila (en reconstruction, accessible à :
AMBILA3/index1.htm)

4
- Zafimahavita : funérailles dans le Sud-est Malgache (film)
l'ancestralité (dossier pédagogique)

5 - La Case, les Sorabe, L'Histoire

6 - Le Tanguin
poison d’épreuve à Madagascar : mode d’emploi

présentation générale du site


ZAFIMAHAVITA
Contribution à l’ethnographie d’un village du sud-est malgache :
sur le “choc des cultures”

*
B. C. avec
Phidélys RAOULISON et Bakoly RAZAFINDANDY



Le village d’Ambila , construit sur une butte exondée des marais du même nom, occupe dans la vallée de la Manañano une fonction politique et religieuse qu’il doit à son ancienneté. Il essaimera en plusieurs “villages-cadets”, généralement établis sur d’autres éminences, du rivage de l’océan jusqu’aux contreforts du pays Tañala. La place centrale du village, au sommet de la colline, est occupée par les “grandes maisons” (trañobe) des treize clans d’Ambila. Le centre de la place donne à voir la constitution : trois pierres, “comme les trois pierres du foyer”, représentant les clans fondateurs sont fixées dans le sol. (Il y a treize “ventres” au sens de lignée et trois “ventres” au sens de clan). De part et d’autre de la pierre centrale, deux poteaux, d’inégale hauteur, où l’on suspend la bosse du zébu sacrifié, représentent la fonction guerrière et la fonction sacerdotale. Une division nord/sud, explicitement marquée, coupe le village en deux et inscrit dans l’espace la principale subdivision politique.

Ambila est un village émancipé de l’ancien royaume Antemoro, reconstitué et réinterprété selon une formule “égalitaire”. Les Antemoro, immigrants islamisés qui ont fait alliance avec des populations locales, s’imposent à elles à la faveur de leur connaissance des choses du ciel et des choses de la terre, du pouvoir temporel et du pouvoir religieux. Ils apportent en effet l’écriture et une “magie supérieure”. La possession des Sorabe, textes à dominante astrologique, et la connaissance des rites sacrificiels permettent ainsi aux nouveaux venus qui se réclament de l’islam d’asseoir une domination exprimée par l’enrôlement des autochtones dans les rizières, les pâturages et les armées et par le privilège de l’abattage (justifiant l’attribution de la croupe de tout animal sacrifié). A la fin du XIXème siècle, les tributaires, globalement désignés par l’appellation de Fanarivoana, “pourvoyeurs de richesses”, puis d’Ampanabaka, “ceux qui se séparent” ou “ceux qui trompent”, se révoltent. C’est l’ady sombily, la “guerre pour l’abattage des bœufs”. Les Ampanabaka s’approprient les rizières et sacrifient désormais pour leur propre compte. Les dominants trouvent protection auprès des Merina, qui ont établi une garnison dans la région. L’occupation française substitue une autre domination à cette féodalité exercée par le monopole des rites (possession du calendrier et du couteau sacrificiel) et par une stricte endogamie.

Résultat d’une histoire complexe, faite d’influences malgaches anciennes et de valeurs islamiques “acclimatées”, histoire dont les érudits n’ont pas véritablement réussi, depuis Flacourt et sa remarquable Histoire de la Grande Isle Madagascar en 1656, à dénouer les fils, la société dont nous présentons ici quelques traits sous l’angle de l’anthropologie politique - nous tentons de décrire ce qui se manifeste sous nos yeux sans avoir les moyens de remonter aux origines - nous paraît présenter un modèle d’étude idéal pour comprendre la confrontation des valeurs traditionnelles et de la “modernité”.

*

La disposition spatiale et la constitution politique

Dès qu’on accède au centre du village qui occupe le sommet de la colline, il apparaît d’évidence que la disposition des grandes maisons est tout sauf aléatoire. L’espace social, l’espace domestique, la vie humaine et l’activité rituelle sont marqués par cette disposition fondamentale. La vie quotidienne à Ambila diffère donc par cela même assez notablement de ce qu’on peut observer dans les fotro, les fermes disséminées dans la campagne où résident les familles, soit à proximité des rizières, soit au milieu des plantations de café, de letchis ou de manioc. La structure spatiale et la structure en étage de la colline font de celle-ci un centre administratif, politique et religieux et les maisons qui l’occupent sont en réalité des “maisons de fonction”. Le système politique étant caractérisé par la rotation des charges, les familles qu’on peut voir installées dans telle maison, n’occupent pas leur habitation propre. Iaban’i Jin, par exemple (“le petit Monsieur qui a onze enfants”, selon le mot de Iaban’i Justin, un de nos principaux informateurs), qui était loha-trano (tête de lignée) lors des précédents séjours, occupe maintenant la maison du tovoho (l’adjoint au roi). Iaban’i Landy et son épouse , qui habitaient à l’étage au-dessous de la maison de Iaban’i Justin, n’habitent plus la colline, etc. La structure en étage du village ne résulte pas seulement d’un dispositif contre la propagation du feu mis en place quand le village a été refait après l’incendie qui l’a ravagé en 1962. Elle correspond à la fonctionnalité sociale. Le sommet de la colline a été arasé d’environ trois mètres pour constituer le plateau où se trouvent les grandes maisons. Sur le flanc Est de la colline, il faut descendre quatre terrasses à partir du plateau central, larges chacune de vingt à trente mètres, pour atteindre le niveau des rizières au milieu desquelles coule la Mananano. Les maisons du côté Est, où sont regroupés les Antelohony Mainty essentiellement concernés par cette relation, se répartissent ainsi : sur le plateau central la trañobe, la maison de l’adjoint (tovoho) et la maison de la tête de lignée (loha-trano) ; puis à l’étage inférieur deux maisons de “conseillers” ; puis la maison du ritualiste du clan, quelques maisons de famille dont certaines sont occupées par des femmes divorcées (ampivanditra) ; puis de nouveau des maisons familiales occupées par des divorcées (dont le nombre et la présence temporaire s’expliquent par une pratique originale d’unions conjugales successives) - c’est là aussi que se trouvait la maison de la responsable des femmes, quand les associations féminines traditionnelles jouaient un rôle vraisemblablement supplanté aujourd’hui par les associations religieuses) ; enfin, à l’étage inférieur, de futurs responsables dans l’attente de leur prise de fonction.

La colline d’Ambila est divisée en deux moitiés selon l’axe Nord/Sud, Antelohony au Sud et Be no Velo (Antebe et Antevelo) au Nord. Cette division entre clan du Nord et clan du Sud se prolonge jusqu’au quartier d’Anivorano (ancien site marqué par une pierre de fondation où s’effectuent toujours certains sacrifices, comme le sacrifice au fleuve qui a eu lieu lors de notre séjour de janvier 2000). Les Antelohony sont divisés entre Antelohony Mainty, à l’Est, les Antesira au Sud-Est, les Antelohony Fotsy au Sud-Ouest et les Antepody à l’Ouest. Symétriquement aux Antelohony Mainty se trouvent les Antebe Fandalava, puis au Nord les Vohitrakondro ; à l’Ouest, enfin, faisant face aux Antebe, les Andriambejamaba et, vers le Nord, les Andremaro et les Anterasidina (certains clans étant subdivisés en plusieurs grandes maisons : voir le plan de la place centrale de la colline).

L’originalité de la constitution s’exprime par le caractère électif, la rotation triennale des fonctions cheffales, une division ternaire correspondant aux groupes originels et par un souci de parité entre ces groupes fondateurs (chaque titulaire est pourvu d’un adjoint appartenant à une unité symétrique). Chacune des trois unités de base possède un chef (mpanjaka), chaque maison collective est dirigée par une “tête de maison” et le village par les deux rois responsables des appels (mpanjaka tompon’entso), l’un chez les Be no Velo (recruté chez les Antebe) et l’autre chez les Antelohony, souverains dont la charge est triennale. La trañobe est à la fois un lieu de réunion, un lieu de culte, une habitation pour le représentant élu du clan et un hébergement occasionnel pour les habitants d’autres villages venus pour une solennité. La trañobe du roi en exercice se distingue par la possession d’un récipient (vata), haut d’environ 80 centimètres, fait d’un tronc d’arbre évidé, muni d’un couvercle, parfois enveloppé de nattes et contenant, avec le riz et le miel, les attributs de la royauté dont la conque (antsiva) et un bouclier de peau utilisé lors de la circoncision. Ce récipient est déposé à l’angle nord-est de la trañobe. Le roi n’est en fait que la personnification de la volonté commune, exprimée par le conseil des anciens et les dignitaires ne sont pas à l’abri, comme on le verra, des sanctions collectives. C’est par le jeu d’une représentation constitutionnellement redistribuée et régulièrement soumise à examen que s’organise la vie sociale. Ambila tient aussi sa centralité politique et religieuse de cette visibilité : la constitution étant matérialisée par l’organisation spatiale de la colline. Toutes les lignées, tous les clans sont ainsi représentés sur cette figure princeps de la société. C’est là que se règle la vie de tout le territoire, qu’on décide des activités agricoles et rituelles, qu’on rend la justice, qu’on procède aux élections pour les différentes charges, qu’on reçoit les hôtes de marque... Un litige non résolu au sein d’un village cadet sera porté à Ambila. C’est là que les grands rassemblements se tiennent, rituels ou exceptionnels , et c’est là qu’un défunt reviendra et qu’il sera veillé avant qu’on ne l’emmène au tombeau.

Iaban’i Justin, (i. e. le “père de Justin”), un des principaux protagonistes de cette narration, est un notable qui a déjà eu affaire aux ethnologues, tant vazaha (ORSTOM) que malgaches (Université d’Antananarivo). Bien qu’il ne soit qu’un acteur, parmi d’autres, du jeu politique et qu’il ne soit pas véritablement un spécialiste rituel, il se pose en légataire de la tradition. C’est à ce titre qu’il reçoit les visiteurs. Il n’est pas sans en tirer prestige et profit, ce qui lui vaut quelques jalousies. Il exerce actuellement, en raison de son âge et de son autorité personnelle, une fonction officielle, religieuse et juridique à la fois, qui autoriserait à le définir comme le “prêtre” d’Ambila. Il joue en réalité un rôle de premier plan qui outrepasse cette fonction. C’est d’ailleurs sans doute certains traits de sa personnalité qui expliquent les péripéties qui suivent. La “constitution” est une chose, ce qu’en font les hommes en est une autre. On peut considérer aussi que les tensions auxquelles nous allons assister - et dont nous allons être involontairement prétexte - constituent le jeu normal d’un système fondé sur un équilibre en perpétuel renouvellement entre les clans, entre les lignées, entre les familles. La constitution décrite plus haut, dont il s’est avéré impossible de dater avec précision la conception et la mise en œuvre, les informateurs répugnant à parler d’histoire, avec son souci “égalitaire” est travaillée par deux forces contraires. La première, c’est l’appétit de chacun des contractants à faire valoir cette égalité à son profit : même si la constitution résulte d’un contrat, le droit constitutionnel de faire valoir ses intérêts, limité par les droits égaux des autres contractants, peut excéder l’égalité à la faveur d’une supériorité démographique, économique, politique ou rhétorique (“kabaristique”) d’un groupe. La seconde, c’est la propension (légitimée par une histoire qui a fait son temps) des clans se réclamant d’une supériorité rituelle voire d’une origine aristocratique à se prévaloir d’une autorité religieuse supérieure et d’une aptitude avérée à l’exercice du pouvoir. Certains groupes d’aristocrates qui ont essaimé au cours des siècles à partir de Vohipeno, ou qui ont été défaits au cours de conflits dynastiques, installés à proximité des tributaires dont ils étaient les médiateurs religieux obligés, notamment pour l’égorgement, sont en effet restés sur place. Selon un informateur (un aristocrate Anteony de Vohipeno) : “Les trois ethnies [terme employé par l’informateur] sont séparées [spécialistes du pouvoir et ritualistes faisant face aux tributaires], mais quand elles fondent un nouveau village, elles se soudent en un seul bloc”. Dans une société issue d’une “féodalité” où le pouvoir politique et le savoir rituel étaient intimement associés, la question se pose de savoir comment légitimer l’organisation sociale. La solution retenue paraissant être : la religion des aristocrates sans les aristocrates. Les conflits ici décrits révèlent peut-être donc moins une crise constitutionnelle (Iaban’i Justin se demandant s’il ne serait pas plus pratique d’assumer les fonctions à vie...), que le fonctionnement ordinaire de la constitution dans son jeu et son idéal d’équilibre entre des intérêts contradictoires. Jeu qui se solde dans un consensus final. Jusqu’au prochain conflit... Ils révèlent peut-être aussi, alors qu’une autre forme de pouvoir est en train d’entamer la tradition - celui des agents de l’État et des “opérateurs économiques”- la difficulté, pour qui emprunte les signes d’autorité à une féodalité révolue, à se créer une légitimité spécifique.

*

Du village à la mappemonde : un peu de géopolitique avec Iaban’i Justin

Arrivés à Ambila en janvier 1998, nous demandons la maison de Iaban’i Justin. Pour l’un de nous, ce sont des retrouvailles. Phidélys a un pincement au cœur : nous ne savons pas si le vieil homme, qui a été son informateur en 1985, est toujours vivant. Iaban’i Justin reconnaît bien entendu Phidélys. Émotion visible des deux côtés. Phidélys “a bien grossi”... L’homme a l’air solide. Il n’est pas aux champs, car il se remet d’une maladie. Il est en train de bricoler avec un marteau, quelques clous et trois lattes de bois, la porte de l’Est, celle des ancêtres : “C’est pour empêcher que les enfants ne tombent de l’autre côté...”, la case étant construite sur un plancher surélevé et se trouvant au bord d’une terrasse. Il a de l’humour et part souvent d’un grand éclat de rire : tous les vieux sont partis, sauf lui. Il est le dernier. Il est donc le prêtre du village. Quand le curé a commencé à construire sa nouvelle église, il lui a demandé d’être là pour la pose de la première pierre, il en sera de même pour la pose de la croix. C’est un ancien de l’insurrection de 1947. Il connaît un peu de créole qu’il a appris à Diego où il a été au “bagne”, prisonnier des français pendant deux ans. Là-bas, un gardien du nom de Valéry demande un jour : “Qui sait écrire le français parmi vous ?” deux ou trois hommes se présentent finalement, après Iaban'i Justin. Il leur fait écrire leur nom sur un sac de ciment qui se trouve là. Il dit : “Ce sont ceux qui savent écrire qui ont tué les français.” Le gardien déclare alors comprendre les malgaches qui se sont battus pour leur patrie comme l’ont fait les français (pendant la seconde guerre mondiale). Il donnera des cigarettes à Iaban'i Justin qu’il devait fumer, nous précise-t-il, avant de rentrer à la prison. Alors que nous parlons du tressage traditionnel, sa femme étant occupée à confectionner une natte, il explique que pendant les événements de 47, les combattants se ceinturaient d’un jonc et que les balles des français passaient autour d’eux sans les atteindre. Mais les français avaient une sorte d’aimant qui leur permettait de trouver les combattants là où ils se cachaient. L’aiguille pointait dans cette direction jusqu’à ce que le malgache soit mort. Les malgaches savaient se rendre invisibles, mais cet aimant était capable de les voir. Alors que nous sommes sortis de la maison, le vieil homme nous dit en aparté que ce sont les prêtres qui ont trahi les insurgés. Ils révélaient où ils étaient cachés. Venez, disaient-ils encore, ils ne viendront pas vous chercher là. Ils trahissaient la confession. S’il ne va pas à l’église, explique-t-il, c’est pour cela. Le dimanche, il ne travaille pas. Il va à la trañobe, prier les ancêtres.

De retour à la maison, vers midi, Iaban'i Justin nous montre quelques photos de son père. Lui et sa première femme. Son carnet de travail à Diego. Sa carte d’identité française au nom de Lenony : né en 1923 ; célibataire ; yeux marrons ; signes particuliers : cicatrices sur les deux jambes. Il dira : je ne suis pas allé à la Réunion parce que je n’aurais pas vu mourir mon père et ma mère et je ne serais pas aujourd’hui, en raison de mon âge, le “sage” du village. Son créole se limite, en réalité, à des expressions aussi incontournables que : “Et le piment ? couillon !”... Iaban’i Justin n’est pas le père de Justin, Justin étant le fils de son frère, mais on lui a donné ce nom, quand il est rentré de Diego, parce qu’il avait l’âge et le statut d’un père.

La couverture d’un cahier que nous avons apporté est illustrée d’un planisphère. Il n’avait jamais vu une telle carte de la planète (que nous lui laissons). C’est surtout Suez qui paraît le faire rêver. Nous faisons ensemble l’“histoire” de Madagascar. Nous allons dans la grande maison où se trouvent quelques vieux qui commentent à leur tour la carte du monde. De retour chez lui, il reprendra la carte qui l’a visiblement impressionné. “Il y en a un [là-haut dans la grande maison] qui m’a demandé cette carte pour son fils qui va à l’école, mais qui la lui aurait expliquée ?” Le vazaha s’étant absenté quelques minutes, il demande de quelle région de France il venait. Rassuré, il se met à parler des corses et à dire tout le mal qu’il faut en penser. Ils sont méchants, ce sont les plus bas de tous les français. Il en veut beaucoup à Galiéni, et à Pétain, le premier des corses. Puis, philosophe : “Il y a beaucoup de monde sur terre. Mais nous sommes tous les enfants de Zañahary”. Discussion sur les fuseaux horaires. Le soleil ne bouge pas. Cela n’a pas l’air de le choquer. Le jour et la nuit, etc. Une conversation sur l’histoire des Antemoro fait assez vite apparaître qu’il y a des choses dont il préfère ne pas parler. Lui sait, en tout cas, qu’il vient d’Afrique et non de La Mecque. Il paraît souhaiter un système de roi “à vie” alors que la constitution d’Ambila se révèle, à l’inverse, originale par sa règle “égalitaire”. Il raconte que les premiers vazaha qui sont venus à Madagascar sont d’abord allés voir les Merina. C’est pour cela que ceux-ci parlent des langues étrangères et qu’ils ont la peau plus claire. Nous lui racontons l’établissement de Flacourt à Fort-Dauphin. Comment se fait-il, demande alors Iaban'i Justin, que, plus jeunes que lui, nous sachions des choses qu’il ne sait pas. Quand nous lui exposons que tout cela est consigné dans les livres, et plus précisément dans un livre que Flacourt a écrit en 1656, il dit regretter d’avoir passé son temps à courir les filles, plutôt que de s’être consacré à l’étude. Il ira en parler avec deux autres vieux qui sont plus âgés que lui...

Iaban'i Justin se déclare partisan de l’adaptation de la tradition. Il n’est pas nécessaire d’enterrer les morts avec quatre couvertures, ni de sacrifier autant de zébus... Mais les autres ne le suivent pas. Il confirme cependant la désaffection de certaines coutumes et la perte des valeurs. Les jeunes ne se marient plus selon les usages. Autrefois les filles ne tombaient pas enceintes avant le mariage. Quand cela arrivait, on ceinturait l’enfant de pierres et on le jetait au fleuve. C’était dur, dit-il, mais efficace. Il prend l’exemple de sa propre fille qui est tombée enceinte. Il est allé voir le type, armé de son couteau : “Comment ! je n’ai que deux filles et tu m’arraches celle-là !” Le gars a demandé la fille en mariage - sans s’acquitter d’ailleurs de ses devoirs envers son beau-père . Aujourd’hui, les jeunes se conduisent comme des animaux. La nuit tout retourne à la bestialité, dit-il. Une vieille entre dans la case, Iaban'i Justin dit au vazaha [en français] : “Regardez ses yeux ! elle est ivre !” (Une fête de fin de moisson vient de s’achever dans une maison de lignée). Elle s’adresse au vazaha, le salue et finalement l’invite à aller porter les pieds de riz (le repiquage du vary hosy commence aussitôt la récolte de janvier) avec elle... Celui-ci lui fait répondre qu’elle paraît un peu vieille pour lancer ce genre de proposition. Elle rétorque (Iaban'i Justin demande à Phidélys de ne pas traduire) qu’elle est vieille en haut, mais encore jeune en bas... Elle sort après avoir salué.

Iaban'i Justin nous conduit pour une visite protocolaire auprès de quelques vieux. Il n’est manifestement pas mécontent de montrer ses visiteurs. Ce premier tour de village est l’occasion de constater qu’il adore les petits enfants. Il taquine tous ceux que nous rencontrons en faisant mine de les effrayer. Ils courent se blottir dans les bras de leur mère, et lui part d’un grand éclat de rire. Ayant fait quelques visites, nous croisons un cortège funéraire en route vers le cimetière. Le cadavre d’une vieille, enfermé entre deux pirogues, est porté par des jeunes selon la manière habituelle et accompagné par un groupe de gamins et de femmes. Iaban’i Justin hèle une femme qui sort du groupe quand le cortège passe devant la place du marché, rentrant visiblement chez elle : “Eh ! ce n’est pas par là le tombeau, tu as trop bu !” Elle lui répond du tac au tac : “Occupe-toi plutôt de toi, Iaban’i Justin : ça va bientôt être ton tour !” Rire général... Quand il parle des défunts récents, et notamment quand nous lui montrons la photo du vieux décédé juste avant les fêtes de nouvel an, il rigole un bon coup : “Il avait fini ses jours !” Descendant le versant Ouest de la colline, il nous indique un sentier : “Je ne vous fais pas passer par ici : c’est le chemin des morts qui vont au tombeau...”

En réalité, la géopolitique traditionnelle est cosmologique et le monde dont Iaban’i Justin se veut le porte-parole est confronté à un monde profane dont les concepts, à l’inverse de ce qu’enseignent les cultures traditionnelles, font de l’homme “le maître et le possesseur de la nature”. Lorsqu’on survole Madagascar en avion, on constate que toutes les maisons sont orientées dans la même direction, ce qui démontre, en même temps que l’unité de la civilisation malgache, la signification fondamentale de la course du soleil dans la culture (et la fidélité de la civilisation malgache à la religion universelle de cet adorateur de lumière qu’est homo sapiens sapiens ). La maison est un temple - un missionnaire remarquera : nous n’arrivons pas à les convaincre de fréquenter l’église, car ils nous disent qu’ils ont déjà leur temple, c’est leur maison - où l’on accède par la porte de l’Ouest et dont la porte de l’Est, qui sert de communication avec les ancêtres, où l’on fait les sacrifices et où l’on pratique la circoncision, n’est jamais franchie. C’est cette opposition qui détermine les places respectives des hommes et des femmes, des aînés et des cadets, des morts humides et des morts secs dans le tombeau. Le côté du soleil levant est auspicieux, sacré, masculin. Les sacrifices et les rites de propitiation sont effectués avant que le soleil atteigne le zénith. Le couchant est inauspicieux, profane, féminin. Les rites funéraires se déroulent l’après-midi. C’est près de la porte de l’Est, sur la gauche, que se tient le chef de famille. L’invité d’honneur prend place de l’autre côté de cette porte. Les femmes et les enfants occupent la partie Ouest de la maison. La carrière de l’homme n’est rien d’autre, au fond, qu’un passage de l’Ouest à l’Est qui fait de lui un ancêtre, statut qui définit non seulement l’achèvement, mais aussi la consécration de la destinée humaine. Ce chemin inverse à la course du soleil équivaut à un retour à l’origine.

Mais la géopolitique, c’est aussi le “choc des cultures” et la confrontation de leurs “outils”. Le Sud-ouest de l’Océan indien a été, vraisemblablement dès avant le début du millénaire, le théâtre de tels contacts qui expliquent la complexité qu’on peut observer aujourd’hui. C’est ainsi la connaissance secrète des rites, probablement la possession de livres de prières ou d’invocations et d’outils comme l’écriture qui justifie la division inégalitaire du royaume Antemoro : les Mpanombily, détenteurs du privilège de l’égorgement d’un côté (le sombily n’étant autre que l’égorgement rituel musulman), et les Fanarivoa, “pourvoyeurs de richesses”, anciens tompon-tany, “maîtres de la terre” progressivement dépossédés, de l’autre. Cette division redouble celle qui caractérise déjà les hommes embarqués sur le boutre des immigrants : silamo (musulmans : vraisemblablement des originaires de l’archipel malais ayant émigré dans le golfe persique) et kafiry (cafres), selon l’histoire que rapportent les Sorabe. La supériorité morale et intellectuelle des musulmans est notamment signifiée par un épisode où ceux-ci mettent en œuvre un stratagème algorithmique (qu’on retrouve dans divers folklores) qui, malgré leur infériorité numérique (du simple au double), leur permet de se sauver d’une tempête en délestant le bateau, sous couvert du hasard, des cafres qui s’y trouvent. Les silamo décident qu’on s’en remette au sort pour savoir qui sera jeté par-dessus bord, étant convenu que l’on comptera tous les hommes présents, chaque neuvième étant sacrifié : il suffit évidemment de répartir musulmans et cafres selon le décompte approprié pour jeter les cafres à la mer... La “précondition”, en l’espèce (qui n’a rien d’algorithmique, celle-là), de cette ordalie truquée étant la crédulité supposée des cafres qui, pourtant, découvrent la supercherie alors qu’il ne reste que quelques-uns d’entre eux (voire un seul) sur le bateau. Les Sorabe font mention d’autres prodiges que les immigrants ont su réaliser, s’imposant là aussi à des autochtones volontiers présentés comme vivant dans l’anarchie. L’un d’eux débarrasse un village d’un monstre qui en avait décimé les habitants et se voit offrir le pouvoir et la princesse... Le chef de la seconde expédition, accostant à son tour à l’embouchure de la Matatàña, demande aux habitants quelles sont les essences interdites pour la construction des maisons... et en édifie sa demeure, démontrant ainsi sa supériorité sur les croyances autochtones. Les immigrants ne s’imposent pas aux maîtres de la terre par la force, ils les subjuguent par leur assurance, comme l’explique un père lazariste contemporain de Flacourt : “... les trouvant simples de leur nature, sans loi et sans religion, ils les tirèrent facilement aux superstitions du Mahométisme, dont les uns et les autres en observent encore quelques-unes, comme de ne point manger de porc, de sacrifier les bœufs avant que d’en manger.” Flacourt confirmant : “Ils craignent les Blancs des Matatanes [les descendants des immigrants islamisés], d’autant qu’ils appréhendent d’être charmés et ensorcelés par eux, à cause de l’écriture qu’ils savent, ayant croyance que par les caractères et écritures, lesdits Matatanois peuvent les faire languir de maladies et mourir, ainsi qu’ils leur font accroire.” (ch. IV, p. 120)

Flacourt lui-même eut à affronter ces sortilèges. “Ils faisaient des conjurations et Aulis [charmes] pour faire venir la pluie, le tonnerre et la foudre afin d’empêcher les armes des Français de prendre feu.” (II, ch. XXXIII) “Parmi ces sorts, il y avait dans un panier dix-sept morceaux de bois faits pour représenter les fouloirs de nos canons, couverts d’écritures et caractère arabesques, plusieurs œufs pondus le vendredi, couverts de caractères, lesquels étaient afin de nous rendre immobiles, empêcher nos canons de tirer et nous causer notre dernière ruine, suivant la sotte et inepte croyance de leurs Ombiasses, à quoi les Nègres ajoutaient foi, comme nous à l’Évangile.” (II, ch. XXXVIII) Mais Flacourt, fort de ses propres croyances, n’est nullement impressionné : “Ce même jour arriva Dian Radam, Ombiasy [devin], avec le bœuf gras ensorcelé, que je fis tuer aussitôt, me moquant de leurs charmes et sortilèges, je n’ai point mangé d’un meilleur bœuf.” (II, ch. XXXIII). “Jamais tous les sorts, charmes et mousaves [swahili : mcawi : maléfices] qu’ils nous ont envoyés ne nous ont pu causer le moindre frisson, ni la moindre incommodité ; au contraire, pendant la guerre, nous ne nous sommes jamais si bien portés” (II, ch. LV).

Comme on l’a vu avec les compagnons de Iaban’i Justin et le jonc qui les rendaient invisibles tandis que l’aimant des français permettait à ceux-ci de les découvrir cependant, la guerre est un conflit d’outils. Conceptuels et matériels. Le missionnaire s’impose souvent en défiant le sorcier, religion contre religion, mais il y a manifestement un changement de nature quand la cosmologie devient profane, quand la nécessité, descendue des étoiles sur le plan incliné de Galilée - qui voit le monde écrit en caractères mathématiques - libère le cosmos de ses dieux et l’homme de la nature. Cette aventure, qui supporte l’expansion des nations européennes au péril de leur âme, accomplissant pourtant la moitié du destin de l’homme, engage évidemment le propos de l’ethnologie.

*

Le bœuf de Mideboka

En janvier 1999, lorsque nous arrivons à Ambila pour notre troisième séjour, il est question d’une affaire qui oppose les gens de Mideboka, un village cadet d’Ambila, à Iaban’i Justin. La justice traditionnelle a exclu un homme de Mideboka de la communauté et celui-ci a porté plainte à la gendarmerie. La justice de l’État ayant été saisie de l’affaire, Iaban’i Justin a été condamné, sur la demande du procureur, avec les trois notables responsables de cette décision, à payer une amende de un million de francs malgaches. Il y a là un cas d’école, non seulement du conflit, banal, de la tradition et de la modernité, mais aussi de cette interprétation du droit à laquelle l’autorité judiciaire - qui ne fait qu’un, en l’espèce, avec l’autorité administrative - se livre sans contrôle.

Deux femmes de Mideboka ont une dispute particulièrement violente et, au cours de l’échange d’injures qui s’ensuit, l’une d’elles (l’épouse de l’homme qui sera condamné par la justice traditionnelle) traite l’autre de chienne. Il faut savoir le caractère d’impureté absolue attaché au chien dans la culture antemoro (trait qu’elle tient de l’islam) pour apprécier la violence de l’injure. Il existe à Vohipeno, un clan de “parias”, vivant dans des villages matériellement isolés. On stigmatise par l'appellation d'Antevolo une déchéance morale conséquente à des actes d'une particulière impureté tels des rapports sexuels incestueux ou la bestialité. Mais cette catégorisation de tout un groupe social est aussi la traduction, symbolique et radicale, d’un phénomène historique d’exclusion d’un clan autochtone. Beaujard et Tsaboto (1997 : 383-399) ont montré que le terme regroupait l'ensemble des clans Antemañaza et de leurs alliés dont l'exclusion sociale, toujours visible, procédait d'une spoliation politique et économique datant du XVIe siècle. La réussite du royaume antemoro ayant été, en l'espèce, d'intégrer cette exclusion des "aînés de la terre" (zokin-tany) dans le système de protection féodale qu’il offrait aux autochtones. L’explication couramment reçue est qu’un ancêtre des Antevolo aurait copulé avec une chienne. Bien que la comparaison ne soit pas tout à fait appropriée, on pourrait dire en effet, comme nous l’avons entendu : “Qui veut noyer son chien, l’accuse d’avoir la rage…" La suprématie politique s'affiche comme une supériorité intellectuelle et morale. "Si tu oses avoir un rapport avec une chienne, dit l'Anteoñy à l'Antemañaza, je te donne cent bœufs". L'Antemañaza ayant relevé le défi, l'Anteoñy rédige, en guise de titre de propriété, une lettre en sorabe, lettre qu'il envoie au roi et dont le contenu, hermétique à l'Antemañaza, justifie en réalité, par la relation de cet acte infâme, la spoliation et la déchéance de son clan (id. : 388). L'Antevolo révèle, dans ce condensé constitutionnel, son ignorance et sa stupidité en même temps que son infâmie… Cette dévalorisation reste si vivace que, sachant que nous nous intéressions à la culture Antemoro, il nous fut conseillé de ne pas nous rendre dans ce clan, car il nous serait alors impossible d’être accueilli dans les autres groupes. Le cadavre d’un chien, écrasé à l’entrée d’un village sur la route qui relie Manakara à Ikondro, lors d’un précédent séjour, s’y trouvait toujours, dix jours plus tard, aplati comme une crêpe : les villageois faisaient un détour pour éviter la puanteur et l’impureté de la charogne, mais aucun n’aurait pris l’initiative de l’enterrer. Cette injure est donc davantage qu’une injure, c’est une ignominie. La femme coupable de l’injure fut condamnée à payer un bœuf pour laver cet affront : “à purifier l’autre par un zébu”. Son mari s’exécute.

Les deux femmes sont Antemaka. L’une a épousé un Antemaka, l’autre, Droly, qui est le fils d’un frère de Iaban’i Justin. Lorsque nous avons visité le village de Mideboka (l’affaire avait été jugée et Iaban’i Justin n’avait pas souhaité nous accompagner), le chef du village nous avait amenés près du fatrange (poteau de fondation) et nous avait alors indiqué qu’il était interdit de consommer du porc à cet endroit. Il avait répondu par l’affirmative à la question de savoir s’il fallait interpréter le nom “Antemaka” comme : “ceux venus de La Mecque”. Précisant cette filiation avec Vohipeno par le fait qu’au moment de la circoncision, on allait chercher un peu de terre dans un certain quartier de Vohipeno pour mener à bien la cérémonie. Au moment de sacrifier le bœuf d’expiation, un vieux appartenant au clan de la femme injuriée s’avise qu’il serait opportun de mettre à profit ce sacrifice pour accomplir une ordalie, de l’ordre de celle qu’on pratique parfois au tombeau après y avoir déposé un défunt , consistant à jurer sur le foie de l’animal avant de le consommer, en prononçant l’imprécation : “Si quelqu’un d’entre nous se livre à la sorcellerie, qu’il meure !” Mais le parti de Droly annonce qu’il refusera de consommer cette viande, arguant que l’animal, destiné à laver l’impureté, est impur. Le sacrifice n’a donc pas lieu et l’affaire reste pendante. Le père de Droly demande à ce qu’elle soit portée devant le conseil d’Ambila. Pour traiter cette affaire de chien, les vieux se réunissent, non pas dans la trañobe, mais à l’extérieur du village dans le quartier de Mahatsara, près du terrain qu’ils ont concédé pour la construction de la nouvelle église. Iaban’i Justin donne raison à Droly. De surcroît, précise-t-il, le bœuf doit être sacrifié non pas au village à cause de l’impureté qu’il porte, mais dans les champs. Les plaignants n’acceptant pas de sacrifier le zébu si la famille de Droly ne participe pas à sa consommation, Iaban’i Justin enjoint : “Si vous ne sacrifiez pas ce bœuf, vous serez exclu de la communauté !”

La famille de la femme injuriée porte alors plainte contre Iaban’i Justin à la gendarmerie de Manakara. Le commandant de gendarmerie, un Betsileo, ne comprenant pas grand-chose à cette histoire de chien, conclut contre Iaban’i Justin et, l’affaire étant portée en justice, le procureur, lui aussi Betsileo, alléguant que, chez les Betsileo, personne n’a le droit d’exclure quelqu’un de la communauté, quelle que soit la faute, requiert une amende de un million de francs contre les vieux d’Ambila et fait emprisonner Droly. Iaban’i Justin refuse de revenir sur la décision des anciens et la sanction est confirmée en appel. L’Antemaka de Mideboka triomphe alors : il vient chanter victoire sur la place d’Ambila et veut réunir les habitants pour leur annoncer qu’il a défait le vieux. Personne ne s’étant joint à ce triomphe romain, il crie sur la route qu’il a acheté le procureur deux millions de francs et qu’il n’aura de cesse que lorsque I’abani Justin sera anéanti. Mis au courant de ces faits, le procureur fait de nouveau enfermer Droly, mettant toute cette agitation sur son compte.

En janvier 2000, lors de notre dernier séjour, les vieux s’étant acquittés de l’amende, l’homme de Mideboka se trouvait pourtant, de fait, aux dires de Iaban’i Justin, exclu du groupe : “Personne ne va chercher ni feu ni eau chez lui”...

*

La force de la lignée : la réappropriation d’une rizière

Iaban’i Justin nous avait annoncé qu’“il allait se passer quelque chose”, que des travaux collectifs allaient bientôt être entrepris dans une rizière. Nous nous rendons en effet, en sa compagnie, le vendredi 29 mai, en direction de Vohipanany, vers le site d’une rizière ensablée que les hommes du lignage vont s’employer à réhabiliter. Le lieu s’appelle Vina ny Dabe (l’embouchure de Dabe). C’est le moment de la récolte et, traversant la rizière sur le chemin de Vina ny Dabe, nous observons des scènes de cueillette et de battage au milieu des parcelles. Nous croisons des jeunes hommes portant à l’épaule, à l’aide la “balance à peser l’or”, les bottes d’épis cueillis à la main par les femmes avec une sorte de couteau, et réunies en ballots. Les deux ballots, fixés à chaque extrémité d’un bambou qui ploie sous la charge au pas du porteur - qui prend le plus souvent le trot pour abréger le temps du transport - évoquent en effet le trébuchet du peseur d’or. C’est dire aussi que le riz est, à tous égards, l’or du paysan. D’autres préparent déjà leur rizière pour la culture du vary hosy, dont certains plants sont déjà repiqués...

Nous recueillerons différentes versions de la réappropriation de cette rizière par le lignage, versions qui ont l’intérêt de mettre en évidence la nature du droit traditionnel et de sa légitimation et, par opposition, les formes juridiques modernes de l’appropriation qui, du fait de la présence dans la vallée de ce qu’on nomme à Madagascar des “opérateurs économiques”, sont l’occasion des conflits de plus en plus fréquents avec les villageois. Iaban’i Justin explique que cette parcelle a été laissée en friche depuis quatre générations. Des inondations successives, le cyclone Dany, ainsi que le dépôt de désensablage des parcelles environnantes ont, au fil du temps, entièrement comblé la rizière de limon et de sable. La superficie est d’environ cinq cents mètres carrés (50 mètres sur 10) et la hauteur du dépôt varie de un mètre cinquante à deux mètres. Personne, nous dit Iaban’i Justin, n’avait eu jusqu’alors assez d’autorité pour réunir suffisamment d’hommes à ce travail “gigantesque”. Tous les Antelohony Mainty de la Mananano vont se relayer en différentes équipes pour venir à bout de cette tâche. Lorsque nous arrivons, une soixantaine d’hommes sont au travail. Avec des bêches, il retirent le sable et le jettent devant eux. Ils avancent ainsi en rang vers la rive opposée. Il s’agit évidemment d’atteindre le niveau des rizières environnantes qui sont en communication contrôlée avec la Mananano. Sur la plate-forme constituée par le limon et le sable extrait de la rizière, Iaban’i Justin annonce qu’il fera cultiver des patates douces. Plusieurs garageha sont aussi réunis pour l’occasion. Ce sont des figures familières que nous rencontrons souvent dans la grande maison à l’occasion des fafy (rituels de purification qui font suite à des relations interdites et qui ont pour objet, soit d’effacer, soit de réaffirmer les liens de parenté). Deux d’entre eux entonneront des chants traditionnels caractérisés par des vocalises se développant dans un registre haut placé. On a fait venir de l’alcool de canne (toka gasy) pour encourager les travailleurs, Beminono, Ampanompo et Andriamaventy qui s’encouragent mutuellement. Bien que tout cela se fasse avec une détermination visiblement contagieuse, certains vieux expriment des doutes quant à l’issue de l’entreprise : il faudrait un bulldozer. Justement l’un des deux députés de Manakara en possède (il sera question du second plus loin). Mais il est en panne et, de surcroît, son propriétaire est mécontent des villageois d’Ambila qui n'ont pas voté pour lui aux dernières élections... Quoi qu’il en soit, les hommes du lignage expriment leur fierté de se retrouver ensemble, à l’instar du jour où l’on piétine la rizière collective et où la plupart des bœufs du lignage seront rassemblés à cette fin. Nous avons eu l’occasion d’observer, lors d’un précédent séjour, la séance de battage du riz attribué au responsable en titre de la lignée, organisée à proximité de la place centrale, près de la maison du bénéficiaire. Travail d’hommes - les femmes assemblées regardent à la fois avec intérêt et quelque désinvolture - où le sentiment de l’unité collective est visiblement magnifié. De retour à Ambila nous trouverons d’ailleurs quelques hommes de la lignée exceptionnellement occupés à préparer le repas pour les travailleurs. Selon Iendrin’i Bary, ce ne serait pas Iaban’i Justin qui serait à l’origine de la réappropriation de cette rizière dont tout le monde avait oublié l’existence, mais un vieux qui se serait souvenu un beau matin que le lignage possédait autrefois une rizière à Vina ny Dabe. Information qui aurait décidé Iaban’i Justin à mobiliser les gens pour réexploiter cette parcelle. Enfin, le secrétaire de mairie propose, lui, une autre version : cette parcelle, propriété en effet de la lignée de Iaban’i Justin, aurait été confiée en usufruit, il y a très longtemps, à un homme de Mideboka. L’homme, puis sa veuve étant décédés, les héritiers ayant décidé de mettre cette parcelle en vente, le vieux d’Ambila, auquel Iendrin’i Bary fait allusion, se serait souvenu de la nature du droit en cause. On voit qu’un titre de propriété dans le système traditionnel peut tenir dans la qualité de la mémoire d’un vieillard, dont la parole fait fonction d’acte de notoriété.

Or l’autorité traditionnelle est bien souvent impuissante à protéger le terroir qui permet à la population d’assurer sa subsistance. Il suffit de quelques signatures pour faire valider devant un notaire un acte légalement enregistré - alors que la tradition n’a aucun titre écrit à opposer à la spoliation. Ou bien l’État déclare domaniales des terres traditionnelles dont quiconque peut se porter acquéreur, ou bien un député peut acheter pour une somme dérisoire plusieurs kilomètres de côte sur le littoral (dont le sable stérile sera bientôt transformé en or) auprès de quelques vieux d’une trañobe. Le boycott auquel a été soumis pendant neuf mois une commerçante “chinoise” de Marofarahy ayant fait l’acquisition de 42 hectares de terre, après avoir été convoquée plusieurs fois à Ambila dans la trañobe qui considérait ce terrain comme sa propriété traditionnelle (la transaction s’étant faite soit avec l’État, soit avec un particulier s’étant déclaré propriétaire), montre que la collectivité n’est pas sans prendre conscience du danger, ni sans moyens - bien qu’ayant été finalement dépossédée en l’espèce. Il arrive d’ailleurs que la modernité, sous les auspices de la protection de l’environnement, rencontre le droit collectif et s’oppose à la logique du libéralisme économique. Une partie de la forêt primaire de Tsiazombazaha (“là où le vazaha ne peut retrouver son chemin”) est ainsi exploitée par un fonctionnaire de Manakara qui a persuadé quelques vieux de lui reconnaître un droit de propriété usus et abusus - alors que l’Etat malgache tente d’y développer une stratégie de protection du système écologique. Quand nous étions à Ambila, une réunion où cette question a été débattue s’est tenue à la mairie avec les anciens et les fonctionnaires des Eaux et Forêts.

Tout cela met en évidence un divorce plus profond. Il ne suffit pas de fustiger le pouvoir de corruption de ceux qui ont les moyens d’opposer des signes monétaires aux usages de la tradition. Il ressort de ce qui a été rapporté précédemment un mode d’appropriation du sol qui récuse l’appropriation individuelle. La propriété est collective, celui qui exploite la terre n’en possède que l’usufruit. Or, il est de plus en plus fréquent de voir des cultivateurs vendre ou tenter de vendre des parcelles - “les os de la lignée” - dont ils ont l’usufruit. Ceux-là qui se démarquent de la tradition trouvent dans l’initiative individuelle les moyens de neutraliser la rétorsion de la tradition, la sanction suprême étant l’exclusion du tombeau que même un “moderne” n’oserait encourir - ce qui peut se faire en offrant quelques têtes de zébu...

*

Dika vohitra (l’enjambement).

Le 29 mai 1999 au matin, nous nous rendons à Beanana avec Iaban’i Justin. Il nous avait annoncé mercredi que nous irions avec les hommes du clan pour la réfection du tombeau qui se trouve à Marolengo, à proximité de Vohipanany. C’est là que vont se regrouper les hommes pour le dika vohitra. Lors de notre première visite à Vohipanany et à Beanano, nous étions passé près du chemin d’accès au tombeau qui occupe une colline boisée proche de ces deux villages et qui est spécifiquement dévouée à cet objet. Nous nous étions arrêtés sur la route, alors en réfection, qui mène jusqu’à la mer, à Loharano. Il avait été fait allusion à l’affaire des vazaha qui avaient été “surpris” à cet endroit, ayant emprunté par erreur le chemin du tombeau en se rendant à Loharano (chose alors impossible puisque le pont principal était hors d’usage). Iaban’i Justin nous a demandé de prendre la caméra. Sachant le caractère un peu exceptionnel, à la différence de ce que l’on peut observer dans d’autres régions de Madagascar, de la présence d’étrangers et spécialement d’un vazaha au tombeau, nous insistons sur notre souci de ne rien faire qui dérange. “Suivez-moi ! répond Iaban’i Justin”. Le matin, il est allé dans la trañobe pour un rituel dit tsitsika dont l’objet est de préserver la sacralité du tombeau notamment à l’endroit des jeunes qui vont y pénétrer et qui auront charge d’exécuter l’essentiel du “travail” qui devra y être réalisé. On attend les hommes avec les madriers en bois de lalona (Weinmania Bojeriana Tul.) qui seront utilisés pour la réfection des supports pour les cadavres et la réalisation de nouvelles cloisons. L’attente se prolonge et l’on commence à craindre la chaleur qui monte. On a oublié la clé à Ambila, ce qui dégage le temps nécessaire au regroupement de tous les hommes, portant les madriers à l’épaule. Le départ est donné et, après la descente de la colline sur laquelle est édifié le village, c’est la montée dans la forêt par un chemin de broussailles, tapissé de sable, jusqu’au tombeau. Le trajet ne dure pas plus de quinze minutes. On découvre alors, dans une clairière qui a été fraîchement nettoyée, une construction en béton d’environ cinq mètres sur six, surmontée d’un paratonnerre fourchu, qui rappelle sans doute les cornes du zébu, et sur laquelle on peut lire l’inscription : “ZAFIMAHAVITA” (“les petits-fils l’ont fait”). Le toit est aussi constitué d’une terrasse en béton (qu’on ne peut, bien entendu, pas apercevoir du sol). La porte principale, faite d’une épaisse tôle de zinc recouverte d’une peinture marron, se trouve côté Nord. Il y a une porte latérale à l’Ouest et une porte-fenêtre au Sud. La fosse où sont déposés les corps est creusée au centre de la construction. Nous n’y pénétrerons pas. Profonde d’environ deux mètres cinquante, on y accède par une échelle en bois. Les corps sont rangés de part et d’autre d’une allée centrale qui divise la fosse entre une partie Ouest et une partie Est. La fosse est normalement fermée par un plancher de bois, de même niveau que le sol de la construction, qui a été retiré pour la circonstance. Outre sa fonction religieuse, cet édifice a une fonction de prestige pour les hommes du clan qui se sont révélés capables de réaliser (ou de faire réaliser) une telle construction. Elle démontre leur unité et leur prospérité, elle démontre aussi la fidélité des descendants envers leurs ancêtres : zafimahavita.

Tous les cinq ou six ans, les membres masculins du clan rénovent donc le tombeau commun : c’est le dika vohitra. On choisit pour cela le premier jour de la nouvelle lune du mois alakarabo, jour favorable aux entreprises d’envergure. Cette “rénovation” est à entendre au sens large car elle désigne, au-delà des travaux d’entretien et de réfection de la construction, l’opération fondamentale qui consiste à faire passer les cadavres de l’Ouest à l’Est. L’intérieur du tombeau est divisé, nous l’avons dit, en deux parties : l’Ouest, où sont entreposés les morts récents (humides : faty lena), et l’Est où sont entreposés les morts secs (razana maina). Ce transfert correspond au passage à l’ancestralité. L’enjambement, en l’occurrence, consiste non pas à passer d’un tombeau à un autre (ce que l’expression peut désigner ailleurs) mais, à l’intérieur du tombeau, d’une partie à une autre, de l’Ouest à l’Est. Le terme d’enjambement ici utilisé doit probablement être compris aussi de manière symbolique, exprimant le caractère de passage qui est en jeu. Les morts enjambent le couloir qui sépare l’Ouest et l’Est - comme ils ont changé de colline en accédant au tombeau familial. Avant que les jeunes hommes emportent le défunt dans le tombeau, enfermé entre deux pirogues, les jeunes filles chantent quand le cercueil est fixé sur la civière qui permettra son transport : “C’est un homme qui rentre chez lui !” Vohitra, signifie colline mais aussi village, et l’expression dika vohitra rappelle, au-delà de l’identité du village et du tombeau, le fait que le passage à l’ancestralité constitue l’accomplissement du destin de chacun. De part et d’autre du couloir de séparation, les cadavres sont entreposés selon l’ordre de séniorité et selon le sexe, les plus âgés se trouvant au sud et les cadets au nord. Les compartiments sont constitués par des cloisons de bois faites de madriers assemblés par deux traverses perpendiculaires aux madriers. Les caveaux mentionnés concernent : les “vieilles femmes” (tapi-drongo viavy), les “vieux messieurs” (les tati-drongo lehilahy), les rois (mpanjaka et andriamaventy confondus), les serviteurs (ampanompo), les grands garçons (beminono), les jeunes filles (saramba) et enfin les femmes qui ont été mariées à des adjoints du roi d’un autre lignage (tovoho viavy). Ce transfert est donc l’occasion du remplacement des madriers qui forment les socles sur lesquels reposent les cadavres et, éventuellement, des cloisons qui séparent les différents groupes d’âge ainsi que des réfections occasionnelles de la construction.

Avant de commencer les travaux, les garageha (les hommes les plus âgés) pénètrent par la porte de l’Ouest à la suite de Iaban’i Justin. On entend le vieil homme déclamer d’une voix forte une prière à Zañahary, dont nous ne distinguons pas précisément les paroles en raison de l’écho du sépulcre, puis s’adresser aux ancêtres pour leur demander leur bénédiction et leur expliquer la raison de ce remue-ménage. L’invocation terminée, les travaux peuvent commencer. Ceux-ci sont répartis selon les classes d’âge. On observe une distribution analogue à ce que l’on a pu voir pour la réhabilitation de la rizière. A l’aide de l’échelle qui est retirée de la fosse et appuyée sur le mur Ouest de l’édifice, six garageha, les plus âgés, vont monter sur le toit, Iaban’i Justin premier de cordée, afin d’examiner l’état de la terrasse en béton. Ils redescendent dans le même ordre, l’inspection accomplie, et n’ayant pas trouvé de fissures ou de déformations qui compromettraient l’étanchéité. Dans le tombeau, entrées et sorties vont maintenant se succéder, alors que les vieux se sont installés en ligne sur un remblai de la clairière, au Nord-est de la construction. Des équipes se relaient visiblement, bien que ces mouvements paraissent individuels et non ordonnés. A l’extérieur, seuls trois ou quatre andriamaventy, sous le contrôle d’un ou deux garageha maitso volo, se chargeront de la fabrication des socles et des cloisons, utilisant les madriers qui viennent d’être apportés. Quelqu’un vient crier qu’il ne faut pas leur donner de rhum maintenant, car le travail ne sera pas achevé : “Pour que le travail avance, il faut arrêter de donner du rhum à ceux qui sont dessus. Ils auront leur part après.” Il a été décidé de remplacer par des socles de bois les plaques de béton sur lesquelles les corps sont déposés, l’assemblage des madriers, ménageant des espaces comme le feraient les lattes d’un sommier, assurera plus efficacement l’écoulement des sanies et des liquides de putréfaction, facilitant ainsi le processus de dessiccation. À l’intérieur du tombeau, en revanche, les hommes impliqués sont beaucoup plus nombreux. Tout autour de la fosse, plusieurs observent ce qui se passe dans la fosse même où s’activent les beminono et les ampanompo qui sont chargés de la sélection et du transfert des corps secs de l’Ouest à l’Est, dirigés par quelques garageha maitso volo et andriamaventy. Tous les cadavres ne sont, bien entendu, pas parvenus au même état de dessiccation et il faut faire un choix qui laisse sur place les morts les plus récents - on prend soin d’ailleurs de ménager un peu plus d’espace au nouveau venu afin qu’il ne souille pas ses voisins plus avancés en ancestralité. Après avoir prélevé un cadavre, on le dépose sur une natte préparée à cet effet. Rythmant leur travail par des cris comme l’on fait pour marquer une action qui demande des efforts coordonnés, les jeunes hommes le mettent alors, après avoir enjambé le couloir de séparation et apparemment sans ménagements, dans le compartiment correspondant du côté Est. Chaque “déménagement” est salué de clameurs. Le rhum a été généreusement distribué car l’odeur est insoutenable. L’intensité vocale et l’agitation augmentent au fur et à mesure des opérations. Georges, un fils de Iaban’i Justin rentrant à la maison de son père dans le courant de l’après-midi un savon à la main, nous dira avoir dû passer au fleuve tellement il avait l’impression de sentir le pourri. Le rhum a été apporté dans un jerrycan en plastique et, pour faire la distribution, on va récupérer, dans le dépotoir situé à la limite des broussailles au nord du tombeau, où sont jetés les ustensiles ayant appartenu aux défunts avant qu’ils n’entrent au tombeau (ou peut y voir un casque de moto), des gobelets en plastique ou en émail - que l’on y jettera de nouveau après usage. Les beminono et les ampanompo ont aussi pour tâche de nettoyer, au Sud du tombeau, le monticule, d’où on aperçoit la Mananano, où sont jetés les bambous et les lianes qui ont servi de civière aux cercueils ainsi que les pirogues entre lesquelles on enferme les morts.

Sur le chemin du retour, Iaban’i Justin nous indique, à l’écart du tombeau à mi-pente, l’endroit où sont enterrés les lépreux, terme qui par extension peut désigner aussi ceux qui ont épousé des étrangers, spécialement des chinois, qui ne sont pas circoncis et qui sont supposés manger du chien. C’est peut-être aussi pour lui une manière de justifier la réserve dans laquelle nous nous sommes cantonnés, n’accédant qu’aux endroits où il nous a été expressément demandé de nous rendre. A Ambila, nous trouvons quelques hommes de la trañobe des Antelohony Mainty en train de préparer le repas des travailleurs, cette disposition exceptionnelle nous rappelant que les épouses restent étrangères au tombeau de leur mari.

De retour dans la maison de Iaban’i Justin, celui-ci nous relate l’histoire du tombeau. C’était en 1941, le frère de son père proposa d’envoyer des hommes dans l’Ouest de Madagascar, en pays sakalave, où ils iront fonder un village avec un fatrange (poteau de fondation auprès duquel on fait les sacrifices aux ancêtres et où l’on plante les “protections”) et qui, lorsque leur cheptel aura prospéré, reviendront avec leurs bœufs à Ambila. Le lignage pourra alors investir dans la construction d’un tombeau en dur. Si les fourmis [termites], expose-t-il, de si petits insectes, arrivent à construire une maison aussi dure et aussi haute, comme il en a vu en pays sakalave, beaucoup plus haute qu’elles-mêmes, pourquoi les hommes n’y parviendraient-ils pas ? Quand elles doivent édifier leur fourmilière, elles se réunissent et quand elles se réunissent, elles peuvent réussir ce qu’elles entreprennent, même quand elles sont loin de leur fourmilière... Cet exemple montrait à la famille que ses membres devaient se décider à construire un tombeau en dur. L’oncle ne fut pas suivi en raison du coût de cette construction dont on pensait qu’elle aurait obligé à vendre l’essentiel du cheptel. Jusqu’en 1947, le projet reste donc lettre morte. En 1949, l’oncle décède et l’un de ses frères s’est alors souvenu de ce vœu du défunt. Il décida de le réaliser. Auparavant, on ne pouvait accéder à la colline de Marolengo qu’en pirogue, par la Mananano. Les hommes du clan décidèrent donc d'aménager une route et pour cela réunirent tous les Antelohony de Vahava jusqu’à Ambinany. Quelqu’un a donné un bœuf pour faire venir les gens, d’autres membres du lignage ont fait de même pour nourrir les travailleurs. La construction de la route avait commencé depuis une semaine quand Iaban’i Justin est revenu de Diego (vide supra). On cherchait alors des maçons pour construire le tombeau. Iaban’i Justin s’est porté candidat et quand on lui a demandé ses papiers pour savoir s’il était vraiment maçon, il a présenté son certificat signé par un vazaha de Diego. On se mit donc à tailler des moellons, tandis que d’autres transportaient du sable pour le chemin qui permet aujourd’hui l’accès au tombeau. Commencent alors les problèmes avec les Antelohony Fotsy (qui ont aujourd’hui un tombeau séparé, voisin de celui des Antelehony Mainty). Un vieux du clan a demandé à Iaban’i Justin d’arrêter la maçonnerie expliquant qu’ils allaient faire appel à un vazaha de Manakara, un certain Lauret (patronyme commun à la Réunion). Lorsque Lauret est arrivé, il a dirigé les travaux ; il a confié au fokonola le soin de creuser les fosses, on a mesuré la dimension de la fosse, le couloir, etc. Et ce n’est que neuf mois après la prise en main des travaux par ce Lauret que le tombeau sera achevé, soit le 18 septembre 1958, comme il est mentionné sur la face Ouest de l’édifice. Le fait que le tombeau ait été édifié par un vazaha, alors que la présence des vazaha n’est pas souhaitée à proximité des tombeaux ne posait pas problème, car le tombeau était vide. On a consulté un ombiasy (devin) pour connaître la date favorable au transfert des ossements du vieux tombeau dans le neuf. M. Lauret a remis la clé, une fois le tombeau fini, ils ont donc fait le transfert. C’était le premier dika vohitra. On a procédé comme on procède lorsqu’on amène un mort : on entre dans le tombeau par la porte de l’Ouest, on dépose le corps comme indiqué et on ressort par la porte Nord. On appelle maintenant ainsi le transfert des corps vers la partie des corps secs. Si un corps sec arrive d’une province, on le met évidemment avec les corps secs. Iaban’i Justin nous précise que c’est lui qui a fait installer une échelle dans la fosse pour éviter que les hommes, étourdis par l'alcool, ne tombent au fond. Il énumère les différents compartiments tels que cités plus haut. Il arrive parfois que les places de l’Ouest soient vides parce que tout le monde est passé à l’Est. On demande alors par plaisanterie : “Où préfères-tu dormir : là où c’est bien propre, là-bas dans le tombeau, ou là où c’est sale, ici dans ta maison ?” Ou encore : “Ah ! c’est bien propre là-bas en ce moment ! quelle femme vas-tu emmener pour dormir avec toi ?”...

*

Le kabary des 46 jours

De retour à Ambila le 11 juillet, nous apprenons que Iaban’i Justin a été condamné à payer un bœuf pour avoir amené des étrangers sur le site des tombeaux et qu’il refuse de payer cette amende, bien que le bœuf soit déjà là, ramené par Georges (un de ses fils) des contreforts du pays Tañala où vit son beau-frère.

Le 6 juin, un dimanche (jour de la “messe des garageha”, des anciens), Iaban’i Justin est donc “inculpé” pour avoir enfreint la tradition. La première version de l’affaire nous est donnée par Iendrin’i Landy, l’épouse de Iaban’i Justin, qui se trouvait à proximité de la grande maison et qui a suivi de l’extérieur ce qui s’y passait. Le rapprochement des différents témoignages recueillis permet la reconstitution suivante . Soit de sa propre initiative, soit parce qu’il y a été convié, Iaban’i Piaro, l’ancien du clan des Antepody, clan symétrique au clan de Iaban'i Justin, se rend dans la grande maison des Antelohony de Vohipanany où il lui est demandé si Iaban’i Justin l’a consulté pour amener un vazaha au tombeau. Iaban’i Justin, qui se présente volontiers comme le “chef de la Mananano”, mais qui ne représente que sa lignée n’en a, bien entendu, rien fait, alors que la “constitution” l’y aurait obligé et que le sujet se trouve être alors particulièrement sensible. En 1998 en effet - nous avons précédemment fait mention des vazaha surpris sur le chemin du tombeau, croyant emprunter la route de Loharano - alors que la radio nationale faisait état de vols d’ossements dans les tombes, des villageois ont retrouvé dans les broussailles, près de l’école, un sac contenant un crâne et des ossements humains. L’auteur de ce “vol”, identifié et qui décédera en prison, avouera avoir pillé la fosse où était inhumée sa propre fille, déclarant travailler pour un député local dont la soudaine fortune est parfois attribuée à des pratiques de sorcellerie . Les touristes surpris sur le chemin du tombeau ont rétrospectivement été suspectés de venir reconnaître le terrain pour un prochain vol d’ossements. La presse et la télévision malgache font d’ailleurs régulièrement état de tels trafics organisés par des vazaha. La télévision nationale a ainsi rapporté, en 1998, que des touristes se seraient livrés à des profanations dans une réserve de l’Est. Le commentateur enchaînant alors sur le fait qu’il ne fallait pas prendre la proverbiale gentillesse des malgaches pour de la faiblesse et que ceux-ci sauraient adopter les mesures qui s’imposent pour protéger leurs tombeaux - ce qu’ils ont de plus sacré - de ces profanations. Lorsqu’on cherche à recouper les informations sur ce thème, on constate qu’on n’a jamais pu remonter aux planificateurs supposés de ce trafic. Les pratiques de sorcellerie existent aussi à Madagascar et la réalité de ces profanations - dont le mobile peut être aussi la recherche de bijoux - n’est pas contestable . Mais ce qui semble caractéristique en l’espèce, c’est qu’on n’ait pas encore réussi - et peut-être pas véritablement cherché - à remonter jusqu’aux vazaha organisateurs du trafic. Comme si la nature d’une enquête était impropre à répondre à la nature du dommage et de l’inquiétude causée, et qu’il y avait là le symptôme d’une dépossession, bien réelle celle-là et dont les étrangers sont les acteurs : car les vazaha ne volent sans doute pas les ossements des malgaches, mais plus certainement la terre et les richesses naturelles des malgaches. Ce thème du vol d’ossements recoupe celui, plus ancien, du vazaha voleur de cœur ou voleur de foie dont on entretient parfois les enfants. Et quoi, en effet, de plus intimement associé à l’identité de l’“âme malgache” que la présence matérielle de ses ancêtres dont il manipule religieusement les restes - matérialité que les occidentaux répugnent à simplement envisager . Voler le cœur, voler les ossements des ancêtres, cela représente symboliquement cette dépossession de soi et cette disqualification dont l’autorité de la tradition malgache, sa capacité à organiser le réel et à être maître chez soi, est victime.

Iaban’i Justin se trouve donc sous le coup d’une double accusation : avoir amené des étrangers au tombeau et s’être rendu complice de vol ou de recel d’ossements ; avoir outrepassé ses droits de “copropriétaire” du tombeau en décidant seul d’y amener des étrangers et s’être posé ainsi en “père” de tous, alors qu’il n’est qu’un égal parmi les anciens. L’accusation est en réalité menée, non par Iaban’i Piaro, qui habite la colline d’Ambila et dont le fils se trouvait au tombeau, mais par un ancien de Vohipanany, membre du clan de I’aban’i Justin et qui, bien que Vohipanany soit en position de village cadet par rapport à Ambila, entend contester son leadership à Iaban’i Justin. Ceux de Vohipanany ont des revenus économiques supérieurs à ceux d’Ambila en raison des plantations de café qu’ils possèdent. Bien que le rapport du café soit régulièrement en baisse, en raison de la chute des cours et du vieillissement des plants, il est arrivé que la récolte soit si rémunératrice que les cultivateurs, en manière d’action de grâces, ont accroché des rubans rouges aux troncs des caféiers et versé du rhum à leur pied. Le vieux de Vohipanany a d’ailleurs, de surcroît, des enfants qui ont fait des études et un fils dans l’administration, ce qui ajoute à l’autorité à laquelle il peut prétendre. En réalité Iaban'i Justin a fait comme si le tombeau de Marolengo appartenait aux seuls Antelohony d'Ambila et non à tous les Antelohony de la Mananano. Il s'est posé en "père" de tous les habitants de la vallée.

La plaidoirie en défense est digne de l’expert en kabary qu’est Iaban’i Justin. Elle se développe sur deux fronts. 1°) Ce n’est évidemment pas moi, c’est vous, les gens de Vohipanany qui trafiquez des ossements : vous faites exploiter par des étrangers, des Betsileo, une forêt d’eucalyptus qui se trouve sur la colline des tombeaux. Vous êtes donc complices des voleurs d’ossements. 2°) J’ai agi pour montrer la tradition à des étrangers qui ne sont pas des étrangers puisque nous les connaissons depuis longtemps. J’ai bien fait. Si vous contestez ce que j’ai fait en l’espèce, alors c’est que vous contestez ce que je fais pour le service de la tradition quand vous venez me chercher pour prononcer un fafy, pour sacrifier, pour organiser des funérailles ou pour arbitrer un litige. Dans ces conditions, séparons-nous. Faisons désormais tombeau à part. Je vous abandonne à votre sort. Nous ferons nos cotisations et nos cérémonies séparément… La trañobe des Antelohony Mainty résultant historiquement de la réunion, sous la pression de l’administration coloniale, de quatre trañobe Antelohony Mainty, Iaban’i Justin menace donc de rompre cette unité, de revenir à la situation originelle et de rompre l’unité de la “moitié sud” de la colline.

Mis en minorité, car l’affaire a remué des choses profondes, il est toutefois condamné à une amende de trois bœufs augmentée d’une pénalité de 75.000 FM. et, alors qu’il refuse d’accepter cette sanction, les gens de sa lignée lui demandent de s'accommoder de ce verdict, l’amende étant ramenée à un bœuf et 75.000 FM. Il faut, argumentent-ils, préserver l’unité de la trañobe. Il ne s'agit plus alors d’amende ni de reconnaître une faute, mais d’une purification, d’un sacrifice commun qui doit restaurer l’unité du clan.

L’affaire en est là à notre retour en juillet. Alors qu’il pleut sans discontinuer sur la vallée de la Mananano, nous allons vivre ce que nous avons dénommé entre nous “la semaine des canards”. Le bœuf est là, mais personne ne veut le sacrifier. Le fils aîné de Iaban’i Justin, Jean-Louis, émigré en pays sakalave, est toujours chez son père avec son épouse sakalave et ses quatre enfants, dont deux vivaient déjà chez le grand-père. Nous avons fait aussi la connaissance de Cannetti (surnommé ainsi à cause de ses yeux ronds comme des cannettes) qui est employé dans une usine sucrière de Majunga et qui est là avec sa petite fille Leïla, souvent sur les genoux de son grand-père, âgée d’environ trois ans (qui porte probablement ce nom parce que sa mère est karane) et dont nous connaissons le fils, Fabrice, depuis notre premier séjour en janvier 1998. L’émigration des Ampanabaka est traditionnelle et le village d’Ambila n’y fait pas exception. Les tireurs de pousse qu’on voit à Tamatave, par exemple, qui sont globalement appelés Antemoro, et qui sont réputés pour leur caractère belliqueux, sont généralement des Ampanabaka. Alors que Jean-Louis paraît se poser en héritier de Iaban’i Justin, Cannetti ne prendra pas part aux travaux collectifs. En revanche, il se rendra avec Jean-Louis chez Iaban’i Piaro pour lui dire : “Tiens voilà le bœuf ! Fais-en ce que tu veux !” L’autre aurait marmonné des paroles incompréhensibles, le retour des étrangers ayant quelque peu modifié la donne de l’affaire. Le sentiment d’unité de la lignée est galvanisé et nous assistons chez Iaban’i Justin à des discussions passionnées. Même Iaban’i Jeanchri, d’ordinaire effacé, s’enflamme. Pas un instant nous ne serons regardés comme les responsables de l’affaire - que nous sommes pourtant, et Iaban’i Justin lui-même ne se départira jamais de son humour (comme nous l’a confirmé après coup l’écoute des enregistrements effectués pendant cette semaine).

Toutes ces tractations se font alors qu’il ne se rend plus dans la grande maison. Son “avocat” est Iaban’i Vana qui représente alors la lignée. Iaban’i Justin ne reste pas pour autant inactif et a fait savoir qu’il avait téléphoné au vazaha (il lui a en réalité fait envoyer un télégramme sans expliciter les attendus de l’affaire) qui a tout enregistré avec sa caméra et qui connaît les noms de tous ceux qui sont contre lui. Ils l’ont injurié dans sa fonction de prêtre et ils ont porté atteinte à l’honneur du vazaha : ils devront en supporter les conséquences. Alors que notre retour est annoncé, on entend les femmes discuter entre elles : “Le vieux a vraiment les ancêtres avec lui. On le croyait à terre et voilà le vazaha qui arrive à son secours !”. Personne ne veut maintenant endosser la responsabilité du sacrifice. C’est que les adversaires craignent la rétorsion de Iaban’I Justin, que celui-ci aille porter l’affaire en justice, voire que le vazaha porte plainte pour “dénonciation calomnieuse”... Alors qu’il est courant, lorsqu’un litige ne peut être résolu à l’intérieur d’un clan, de faire appel à un clan symétrique pour arbitrage, conformément à l’esprit de la constitution, les Antebe, saisis du différend se récusent, refusant de se mêler de cette histoire empoisonnée qui concerne, disent-ils, les seuls Antelohony et seulement le tombeau des Antelohony. Pour se protéger d’éventuelles suites, les hommes de Iaban’i Piaro font alors savoir à Iaban’i Justin - ô culture du taratasy ! - qu’il devra signer un papier stipulant qu’il s’engage à renoncer à toute procédure contre eux. Ce dernier refuse évidemment de signer quoi que ce soit. Finalement, alors que nous sommes chez Iaban’i Justin, son avocat, Iaban’i Vana, entre, venant de la trañobe. S’asseyant auprès de Iaban’i Justin, après avoir respecté le temps qu’il est civil de ménager avant de parler, les salutations terminées, il lui annonce qu’ils ont finalement décidé de signer le papier, deux hommes de chacun des deux clans, pour mettre un terme à cette histoire et refaire l’unité des Antelohony. Tout cela s’est finalement dénoué dans la grande maison des Antepody qui sont alors les dépositaires de la vata. Le sacrifice peut maintenant avoir lieu.

Alors qu’il pleut toujours, on fait monter le bœuf, qui vaquait depuis plusieurs jours entre les maisons broutant sur les terrasses inférieures du village, jusqu’à la place centrale. Le sacrifice est exécuté par trois ampanompo de la lignée de Iaban’i Justin qui se chargent aussi de découper la viande et d’aller la distribuer dans les différentes maisons. Quelques quartiers, dont un pied, arriveront chez Iaban’i Justin qui fait savoir qu’il ne consommera pas de cette viande, marquant par là qu’il est au-dessus et de l’affaire et de son dénouement : “Je ne mange pas de cette viande, ce sont eux qui mangent...” Le soleil réapparaît et on verra le lendemain les femmes revenir de la Mananano portant sur la tête les ballots de linge qu’elles viennent d’y laver, ce que la pluie continuelle avait jusqu’alors empêché de faire. De l’Est de la colline, qui domine la vallée, on peut observer, épandus sur les berges du fleuve ou sur les fils tendus à cet effet entre les maisons du village, les vêtements et les lamba sécher au soleil. La paix est revenue.

Le dénouement de ce kabary qui aura duré 46 jours tient dans l’intérêt commun que les protagonistes avaient à solder l’affaire. Demander à quitter le tombeau est gravissime, cela revient ou bien à avouer qu’on a la lèpre ou bien à accuser un membre du groupe d’avoir la lèpre. A une femme demandant l’autorisation d’ouvrir un tombeau, il fut ainsi répondu, alors qu’elle justifiait que sa famille s’était agrandie et que plusieurs de ses enfants avaient épousé des chinois, qu’elle pouvait en effet ouvrir un nouveau tombeau à condition qu’elle-même se fasse enterrer dans le tombeau commun. Si Iaban’i Justin met à exécution sa menace de quitter le tombeau, c’est “toute la vallée de la Mananano qui va être souillée”. On peut se séparer et ouvrir une nouvelle trañobe, on ne peut pas faire tombeau à part. Le principe constitutionnel d’égalité et de compétition des lignées - le motif de la contestation de Iaban’i Piaro est immédiatement politique : son fils va se trouver en concurrence avec un fils de Iaban’i Justin pour occuper la tête de maison - a pour régulateur l’accord substantiel des vivants et des morts matérialisé par le tombeau.

Les élections municipales de novembre 1999 : Iaban’i Justin “reprend la main”

Le 14 novembre 1999, les élections municipales ont eu lieu à Ambila comme dans tout le pays. Six candidats étaient en lice. Deux d’entre eux nous sont connus : le “chef Z.A.P.” (la zone d’animation pédagogique qui regroupe 4 communes) qui est aussi responsable du temple protestant (il habite le côté Ouest de la colline d’Ambila), ainsi qu’un instituteur de Vohypanany que nous avons rencontré lors de la visite du village. Pendant la campagne électorale, Iaban’i Justin quittait généralement sa maison vers neuf heures pour aller se réfugier dans une case au milieu des champs, ne rentrant que vers cinq heures de l’après-midi après le passage des candidats. Tous les candidats ont fait leur visite dans la grande maison pour se faire bénir par les vieux. Plusieurs sont venus voir Iaban’i Justin en particulier. Notamment un des fils du vieux de Vohypanany qui s’est opposé à lui dans le kabary des 46 jours. Iaban’i Justin l’a béni pour montrer, a t-il commenté, qu’un ray aman-dreny ne garde pas rancune (sans toutefois pardonner, expliqua-t-il quand l’homme eut quitté sa maison...). Alors que les garageha d’Ambila sont des soutiens fidèles de l’AREMA, parti présidentiel, le candidat choisi (le chef Z.A.P. qui nous avait parlé un jour des garageha comme de “vieux radoteurs”) n’ayant pas leur agrément, ils se divisèrent. Iaban’i Justin leur reproche de donner leurs voix au plus offrant. Une lettre reçue du secrétaire de mairie, lui-même propagandiste d’un candidat malheureux, nous apprend, alors que la dépense moyenne d’un candidat était jusqu’alors d’environ trois cents mille francs, qu’elle fut de cinq millions de francs pour cette campagne. Ayant refusé de soutenir publiquement aucun candidat, Iaban’i Justin, au-dessus de la mêlée, accorda finalement son soutien à l’instituteur de Vohypanany, qui fut élu à une faible majorité. Ce succès fut aussi commenté au village comme un succès du “vieux”. Le 15 novembre au matin, au bureau de la commune où les hommes du village et des environs s'étaient rassemblés, les résultats des autres fokontany arrivant et confirmant la victoire de son candidat, on pouvait voir Iaban'i Justin, les mains derrière le dos et affichant un large sourire, un bon mot pour chacun, tel qu'en lui-même, le triomphe modeste à sa façon. C'est une aidimoha, (Commelyna madagascariensis, plante rampante caractérisée par sa résistance) épiloguent les femmes, vous avez beau l'arracher et la piétiner, elle repousse de plus belle…

Conclusion : le dérangement ethnologique

Les péripéties ici relatées, qui révèlent le jeu de la tradition et la dialectique des pouvoirs, invitent aussi à réfléchir sur l’inévitable dérangement que cause la venue de l’ethnologue. Quoi qu’il fasse et même quand il cherche à se faire oublier, il est toujours de trop. Courtisé, manipulé ou abusé comme tel, il lui est le plus souvent bien impossible de faire comprendre ses raisons - qui ne sont jamais celles de la tradition. Il pose des questions déplacées, demande qu’on lui explique des choses évidentes ou sans intérêt... Quand c’est un national (et non un vazaha), il est identifié comme un émissaire de l’administration dont on cherche à se protéger et dont on espère tirer profit. Même s’il pratique une ethnologie light, préférant l’observation à la question et le partage à l’indiscrétion (au point que Iaban’i Justin a pu confier à Phidélys, au terme de notre premier séjour : “Ah ! cette fois ce n’était pas une enquête de police !...”), il interfère nécessairement dans les jeux de pouvoir. L’ingérence ethnologique est inévitable. Il est clair que la venue des ethnologues chez Iaban’i Justin est utilisée par ce dernier. Les autres lui font d’ailleurs reproche de ce que les vazaha viennent toujours chez lui. Qu’attend-il donc de ces étrangers ? Vont-ils bientôt lui construire une maison en dur ? Le temps de l’ethnologue étant compté - dans tous les sens du mot - il lui est d’ailleurs bien difficile de ne pas “ruser” et de ne pas chercher à tirer profit (“pour la bonne cause”) des facilités que lui procurent et les moyens techniques et les ressources monétaires dont il dispose - fût-il un vazaha “sac à dos”. “Vous êtes des Zañahary !” nous dira une femme dans une maison collective . Il est donc toujours possible de savoir plus que ce qu’on veut bien vous dire, de se rendre là où l’on n’est pas attendu, de forcer les préventions avec des arguments imparables... Mais on peut, conscient de tout cela, estimer aussi que Paris ne vaut pas une messe et qu’il vaut mieux manquer une information plutôt que de manquer aux usages. La déontologie de l’ethnologue, qui est à l’exact l’opposé du “droit de capture” tel qu’exposé dans l’Afrique fantôme, par exemple, doit avoir en permanence ce jugement de Marr en rappel : “L’ethnologie est la science des peuples privés de leurs droits”. Chose bien difficile quand la différence de moyens et notamment des techniques est flagrante. De quoi est-il question au fond ? du “choc des cultures” même si, pour une fois, c’est celui qui travaille avec des outils analytiques qui souhaite apprendre - ce qui n’est pas toujours le cas - et se faire l’élève de celui dont les outils analytiques sont englobés dans ses outils symboliques.

Toutes les formes ayant été mises : laisser l’initiative aux informateurs potentiels, ne pas s’apesantir quand les réponses sont éludées, ne rien faire sans prévenir, ne filmer qu’à la demande... nous avons néanmoins dérangé. Nous n’étions pourtant visiblement pas dans ce cas de figure où, ayant affaire à des spécialistes qui tirent de l’ésotérisme de leur technique ou du caractère secret de leurs connaissances leur position sociale ou politique, l’ethnologue est une sorte d’inquisiteur venu disputer leur savoir à des hommes qui sont évidemment fondés à résister à ses demandes. La ressource de la compilation historique lui donnant souvent, en l’occurrence, une réserve à peu près inépuisable quand le spécialiste n’est souvent, lui, que le dépositaire d’une lignée dont le savoir à été soumis aux aléas de la transmission et des turbulences historiques. L’histoire du contact des occidentaux avec les Antemoro a souvent été un jeu de cache-cache dont Narivelo Rajaonarimanana (1990, pp. 247-248), rapportant une anecdote due au scribe Mahefamana Mosa, donne un bon exemple.

“En 1958 arriva un Européen du nom de Faublée, collecteur de traditions historiques et d’astrologie. Il nous déclara ceci : tous les Européens qui étaient venus chez vous auparavant transcrivaient les récits que vous leur avez communiqués, moi, par contre, je voudrais à la fois transcrire et photographier, page par page (vos manuscrits). En entendant ces propos, le katibo [scribe] Ramanohisoa fut pris de panique car le manuscrit qu’il avait apporté contenait justement des explications sur l’alikilily. De plus cet Européen avait déjà annoncé qu’il connaissait un savant arabe qui pourrait lui expliquer ce qui n’a pas été explicité au cours de son bref séjour. Une conversation (en langue secrète) s’engagea alors entre les Anakara. Le katibo Ramanohisoa dit à F. Kasanga : Akafore ? Abatanio Akafoy amontsy, ce qui signifie : “Qu’est-ce à dire ? Cache-le, ramène celui-là à la maison et prends-en un autre”. Le katibo Ramanohisoa s’adressa à l’Européen : “Si c’est cela que vous cherchez, Monsieur, eh bien celui qui est sur moi concerne l’histoire de la conquête de ce village et des rizières par nos ancêtres et l’histoire des générations ultérieures, donc vous n’en aurez pas, sans doute, besoin, je vais alors prendre un livre plus ancien contenant ce que vous désirez”. L’européen fut très ravi en entendant l’expression “manuscrit ancien”. La traduction erronée faite par Kasanga venait aussi à propos car il connaissait un peu la divination concernant l’alikilily même s’il n’était pas katibo. La conversation reprit de nouveau. Zaojibo jatsy : “Notre ami est pris (dans le piège)” ; Samy kelihy : “On est intelligent et malin des deux côtés” [...] Tout le monde était content lorsqu’arriva le soi-disant livre contenant l’alikilily. Et les élèves du katibo dirent : Alefany vohanadahy seko : “Le maître est malin” ; Nasamako ny seko nasy angany kelihy : “Il a réussi à tromper un homme sage”. Et l’Européen demanda : “De quoi parlent-ils ?” Kasanga répondit avec humour : “L’Européen a tout compris s’il connaît vraiment l’arabe”. Et tout le monde se mit à rire, aussi bien l’Européen que le katibo.”

Le paradoxe de la légitimation du pouvoir chez les anciens tributaires de la dynastie Antemoro, c’est justement qu’ils ont dû se constituer une légitimité rituelle sans ce fameux savoir qui fondait l’autorité des aristocrates. Il est rapidement apparu, dès notre premier séjour, que Iaban’i Justin par exemple - et cela s’est vérifié d’autres informateurs - alors que nous parlions de la périodicité des fêtes à Ambila, était un modeste spécialiste du calendrier et qu’il faisait davantage son profit de l’“almanach des postes” (qui n’est pas en l’occurrence un almanach des postes, mais le calendrier d’une congrégation où sont indiquées les phases de la lune) accroché à la paroi Nord de sa maison, que du mode de calcul traditionnel du temps. Il tira un jour de la poche intérieure de sa chemise un carnet, qu’il sortit en d’autres circonstances devant nous, pour nous réciter la liste des mois du calendrier traditionnel, avec les parties du corps et les remèdes qui s’y rattachent. Avec ce commentaire : “C’est B. [un assistant de la Faculté d’Antananarivo ayant travaillé pour l’ORSTOM qui a lui-même appris des rudiments de divination auprès d’un vieux aujourd’hui décédé] qui connaît bien ça !” Ajoutant : “Oui, mais il mangeait du porc et il est mort aujourd’hui !” Le constat de cette relation de cause à effet montre bien que, dans l’esprit de Iaban’i Justin, le savoir religieux reste associé à l’aristocratie - qui se réclamait de La Mecque. C’est le problème de tous les nouveaux régimes, a fortiori quand ils sont issus d’une révolution, que d'avoir à se forger les signes de leur légitimité propre. On sait que celle-ci emprunte souvent à la précédente, et que, par exemple et pour changer d’hémisphère, ceux qui affichaient déjà quatre quartiers sous l’Ancien régime regardent avec quelque distraction les nobles d’Empire, pour ne pas parler des membres de la Légion d’honneur. Si les ministres de la République occupent aujourd’hui sans complexe les hôtels particuliers du faubourg Saint-Germain, c’est qu’on ne sait plus guère qui en furent les bâtisseurs. Il n’y eut que les démocrates grecs pour interdire le mariage avec des filles de famille aristocratique... Le crédit des aristocrates n’est vraisemblablement pas épuisé non plus à Ambila, bien qu’on se soit révélé capable et de les chasser et de se passer d’eux.

Iaban’i Justin apprécie manifestement quand on lui chante la chanson à boire du roi d’autrefois, mais il n’est évidemment pas sans savoir que son statut politique n’est pas celui d’un dynaste, ses “égaux” ne se faisant pas faute de le lui rappeler. Il nous a d’ailleurs déclaré, nous l’avons dit, sa préférence pour les fonctions “à vie”. L’affaire du bœuf de Mideboka dont il a été question plus haut a vraisemblablement affaibli son crédit et l’affaire du tombeau sera l’occasion pour ses adversaires - il confirmera cette interprétation quand la question lui sera posée - d’enfoncer le coin. Un de ses obligés, qui parle d’ailleurs de lui comme du “D. G.” (directeur général : cet homme a travaillé autrefois pour des colons et il connaît quelques mots de français) dit en privé : “C’est un dictateur !” Un dictateur dont le troupeau ne compte en tout et pour tout... que deux zébus. Au-delà des explications données par les protagonistes comme le dernier mot du kabary, se révèlent aussi les séquelles de l’ancienne sujétion. Les litiges actuels manifestent sans doute le jeu de la constitution, mais aussi l’opposition entre tributaires et aristocrates : l’affaire du bœuf, qui a valu à Iaban’i Justin une condamnation d’un fonctionnaire de l’État, a mis aux prises un clan se réclamant de Vohipeno (l’interdit du porc près du fatrange ; la terre pour la circoncision) et des Ampanabaka (le frère de Iaban’i Justin) ; la réappropriation de la rizière a aussi eu pour effet de récupérer une terre aux dépens d’usufruitiers Antemaka. Un informateur nous a expliqué que Iaban’i Piaro était en fait manipulé par le vieux de Vohypanany en raison d’un arbitrage contesté d’Ambila à propos d’un litige foncier survenu entre Vohypanany et Beanana et que celui-ci était prêt à s’allier aux Antemaka de Mideboka en rétorsion de ce jugement... Si le prestige de l’autorité et le monopole de la légitimation, en quelque sorte, restent plus ou moins reconnus aux aristocrates, comme le démontrent les imitations “démocratiques” de leurs pompes et de leurs rituels, il n’est pas étonnant que, coulés dans un moule organisant l’égalité des clans, ceux-ci se réclament de leur origine quand un litige s’élève. On peut se demander si, au fond de lui-même - pour autant qu’il soit possible et légitime de faire ce type d’induction - bien que se présentant, nous l’avons dit, comme le “chef de la Mananano”, Iaban’i Justin n’est pas persuadé de “régner” sans posséder ce qu’il considère lui-même comme les attributs du pouvoir : l’origine et la science astrologique. Ce trait donne peut-être encore davantage d’humanité à l’affaire et rappelle à l’ethnologue qu’il n’est pas, lui non plus, en mesure d’occuper le point de vue de Sirius. Alors que, sur le chemin du retour, nous dirigeant vers notre véhicule, le vazaha, ayant rangé son matériel, se trouve avoir les mains libres et marche bras croisés, Iaban’i Justin mime aussitôt son geste - qui n’est pas sans lui rappeler quelque chose. Chassez le culturel...

Annexe (note n° 10)

Nom du quotidien : Midi Madagascar
Date de parution : Samedi 22 janvier 2000
Numéro de parution : 5004
Page : 10/28
Titre de la rubrique : Malagasy
titre de l’article : Une tornade apporte une mâchoire humaine avec ses dents sur l’étal d’un marché
Auteur : Ismael
Observation : Traduction
Quelle catastrophe présage cette tornade qui a emporté dans son sillage une mâchoire humaine garnie encore de toutes ses dents à Mahazomà, un village dans la région de Maevantanana, le vendredi 14 janvier dernier ? Vers 5 h de l’après midi, une tornade de 15 m de diamètre a traversé le village . Elle a causé beaucoup de dégâts dans le marché, dans le collège d’enseignement général (C.E.G), dans plusieurs magasins et habitations. Il y a eu également des blessés en raison de la chute des arbres et des tôles soufflées par le vent. Aucune perte en vie humaine n’a été déclarée. Mais ce qui a étonné les gens et qui a causé une certaine frayeur, c’est que cette tornade a emporté une mâchoire humaine munie de dents qu’elle a déposée sur un étal du marché. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre, causant peur et inquiétude chez les villageois. D’après notre correspondant sur place, la tornade n’a duré que 2 minutes environ.
Nom du quotidien : L’Express de Madagascar
Date de parution : Mercredi 19 janvier 2000
Numéro de parution : 1488
Page : 16/20
Titre de la rubrique : Informations diverses
Titre de l’article : Recrudescence des vols d’ossements humains : cinq tombeaux cambriolés, perte de 50 ossements humains
Auteur : Clarisse Razafy
Observation : Traduction
L’année 2000 a commencé par des catastrophes à Amparafaravola. On note la recrudescence des cambriolages de tombeaux dans cette région. Rien qu’en une seule nuit, trois tombeaux dans trois lieux différents ont été cambriolés et l’on a constaté la perte de 42 ossements qui se répartissent comme suit : perte de 15 ossements dans un premier tombeau, 7 dans un deuxième et 20 dans le troisième. La nuit du 12 au 13 janvier, deux autres tombeaux ont été cambriolés : 8 restes mortuaires ont disparu dans l’un et 5 dans l’autre ; d’autres objets de valeur accompagnant ces morts ont également disparu, tels que des bijoux, des assiettes. Hier encore, on a signalé le cambriolage d’un autre tombeau dont on ignore encore le nombre d’ossements emportés. L’affaire est actuellement dans les mains de la gendarmerie d’Amparafaravola. Signalons que personne n’a encore été arrêté dans cette odieuse affaire, même les ossements disparus n’ont pas encore été retrouvés jusqu’à maintenant.
Extraits de 1998 et 1999
Nom du quotidien : L’Express de Madagascar
Date de parution : Samedi 03 juillet 1998
Numéro de parution : 1320
Page : 23/28
Titre de la rubrique : Informations diverses
Titre de l’article : Ambatondrazaka : recrudescence des cambriolages de tombeaux
Auteur : N.R
Observation : Traduction
On note une recrudescence des cambriolages de tombeaux actuellement, surtout dans la région d’Imerimandroso. Cela a commencé ce mois de juin, et selon l’information recueillie auprès des responsables des forces de l’ordre, le nombre de cambriolage a atteint le nombre de six.
Les cibles sont les restes mortuaires des femmes : ces restes mortuaires sont dispersés pour chercher de l’or ou divers bijoux. Il est de coutume, dans cette région de faire accompagner la défunte de ses bijoux ; quoi qu’il en soit, les os de la poitrine sont les plus fouillés.
Devant cet état de fait, les responsables de la sécurité et de la gendarmerie ne restent pas les bras croisés, même si leur nombre est insuffisant pour couvrir toutes les régions ; ils s’efforcent de protéger les biens de la population. Une " opération " [en français dans le texte] est actuellement en cours et une surveillance périodique a été instituée. Le fokonolona est également sensibilisé dans le but de mobiliser les moyens existant pour surveiller les étrangers de passage.
Nom du quotidien : L’Express de Madagascar
Date de parution : Vendredi 26 mars 1999
Numéro de parution : 1243
Page : 20/24
Titre de la rubrique : Informations diverses
titre de l’article : Cambriolage de tombeaux à Moramanga : les bandits ont été incarcérés
Auteur : Ramala
Observation : Traduction
Deux bandits appréhendés par le fokonolona et la gendarmerie de Moramanga en février dernier ont été incarcérés le 3 mars dernier.
Ils ont été pris en flagrant délit en accomplissant ce sacrilège de la tradition. Ils sont blessés car ils ont été malmenés par le fokonolona. L’affaire a été déférée au juge d’instruction du tribunal ; d’où la raison de cette incarcération. Des mesures spéciales ont été prises conjointement par le fokonolona et la gendarmerie pour surveiller les tombeaux des ancêtres des habitants de cette région de Moramanga qui est devenue la cible des voleurs d’ossements.
Nom du quotidien : Madagascar Tribune
Date de parution : Mercredi 19 mai 1999
Numéro de parution : 3153
Page : 4/16
Titre de la rubrique : Société
Titre de l’article : Alaotra : Nombreux ossements de femme emportés par des bandits
Auteur : Sans auteur
Observation : Traduction
C’est une nouvelle rebutante et triste que le délégué de la Radio Nationale Malgache dans la région de l’Alaotra a transmis hier matin. Selon cette information, de nombreux tombeaux du fokontany d’Ambaniala (Merimandroso) ont été cambriolés, mais seuls les restes mortuaires des femmes ont été emportés. La tête et les linceuls sont laissés sur place, mais le reste du corps est emporté […]
Les familles propriétaires des tombeaux cambriolés ont porté plainte contre ces actes de banditisme […] une centaine de cadavres de femmes ont été volés .
On pensait que ces cambriolages avaient pris fin dans cette région de l’Alaotra ; mais cela ne fait que reprendre de plus belle ; les forces de l’ordre de la région ont repris les choses en main, recherchant les fauteurs de trouble. Nous verrons d’ici peu la fin de ces enquêtes.
Nom du quotidien : Madagascar Tribune
Date de parution : Mardi 31 août 1999
Numéro de parution : 3239
Page : 2/16
Titre de la rubrique : Nation
Titre de l’article : Ambatondrazaka, encore des viols de sépultures
Auteur : Sans auteur
Observation : Texte en français dans le quotidien
Non, les vols des ossements des morts ne sont pas encore éradiqués dans la région d’Ambatondrazaka comme on pouvait le croire […] Actuellement, l’émotion est à son comble surtout dans la banlieue d’Ambatondrazaka où des tombeaux sont vidés de leur contenu. Les malhonnêtes ont pris d’assaut les ossements des cadavres " féminins " - sans troubler toutefois le profond sommeil des membres supérieurs ! Malgré les diverses mesures de contrôle et les précautions prises par le fokonolona, ces individus aux noirs desseins ont déployé des moyens aussi étranges qu’extraordinaires pour " forcer " ces caveaux fermés par d’énormes blocs de pierre !
Comme il fallait s’y attendre, les autorités compétentes suivent de très près la piste de ces " cambrioleurs " pas comme les autres.
Nom du quotidien : Madagascar Tribune
Date de parution : Mercredi 15 septembre 1999
Numéro de parution : 3252
Page : 8/16
Titre de la rubrique : Ça et là
titre de l’article : Cambriolage de tombeaux
Auteur : N.T.A
Observation : Traduction
Un complice d’un cambrioleur de tombeaux est détenu à Ambatondrazaka depuis le début du mois de septembre.
Il est noté que ce dernier est un receleur des bijoux pillés dans les tombeaux.
La gendarmerie à trouvé sur lui deux anciennes pièces d’argent " tsangan’olona " et de nombreux bijoux en or.
Nom du quotidien : L’Express de Madagascar
Date de parution : Vendredi Ier octobre 1999
Numéro de parution : 1397
Page : 8/24
Titre de la rubrique : Informations diverses
Titre de l’article : Soanierana-Ivongo : Deux sacs d’ossements de cadavres pris sur un cambrioleur de tombeaux
Auteur : Clarisse Razafy
Observation : Traduction
Ramiandra dit Sopy, c’est le nom du bandit cambrioleur de tombeaux de la région Est de Madagascar. Il a été pris dans les filets des forces de l’ordre avant-hier avec ... deux sacs d’ossements de cadavres. Il a été surpris dans la banlieue de Soanierana Ivongo .
Lorsque les forces de l’ordre ont ouvert les sacs, ils ont découvert des os longs au nombre de 70, et rien que des os longs. Selon les informations reçues, le coupable a été déféré au tribunal de Tamatave et il est détenu en prison en attendant son jugement.
Il n’est pas mentionné dans notre dépêche ce qu’il comptait faire de tous ces os longs.
Si l’on fait le point de toutes ces affaires de cambriolage de tombeaux dont est victime la population de la province de Tamatave, on ne sait si ces ossements sont à vendre, s’ils doivent servir à la fabrication de médicaments ou… de sculptures, ou s’ils sont destinés à l’exportation. Le silence de nos dirigeants est suspect, car les cambrioleurs de tombeaux appréhendés et incarcérés sont légion. Et, comme tout le monde le sait, nos ancêtres sont sacrés pour nous, ancêtres profanés par ces cambriolages de tombeaux. A quand la conférence de presse où il sera rapporté comment le cambrioleur de tombeau utilise les ossements qu’il a volés, comment tel autre les expédie à tel endroit ? Et s’il y a quelqu’un derrière ces cambrioleurs ?…
Nom du quotidien : L’Express de Madagascar
Date de parution : Mercredi 6 octobre 1999
Numéro de parution : 1401
Page : 19/24
Titre de la rubrique : Informations diverses - Informations de Mahanoro
Titre de l’article : Vols d’ossements : Deux personnes arrêtées
Auteur : N.R
Observation : Traduction
La police nationale a appréhendé 2 voleurs d’ossements humains à Mahanoro. Ils ont été appréhendés avec plusieurs ossements humains et des " bracelets " de valeur.
Depuis le mois de juillet, selon l’explication donnée par le commissaire de police, des " opérations " spéciales ont été menées suite à des plaintes déposées au commissariat, dont plusieurs plaintes collectives .
La police a organisé des inspections et des rondes dans les environs de la ville. Cette surveillance a abouti à l’arrestation de deux personnes issues d’une famille en situation difficile. Quoi qu’il en soit, les responsables de la sécurité ont déclaré que depuis un an et demi, dans cette région de Mahanoro, les vols d’ossements humains sont en régression.
Nom du quotidien : Madagascar Tribune
Date de parution : Lundi 11 octobre 1999
Numéro de parution . 3274
Page : 8/20
Titre de la rubrique : Société
Titre de l’article : Ampefiloha (Antananarivo) : un demi-sac d’ossements humains
Auteur : N.T.A
Observation : traduction
On a découvert un demi-sac d’ossements humains enfoui sous un monticule d’ordures vendredi dernier vers 16 h 30 du coté du Lycée Technique Commercial d’Ampefiloha .
Selon nos informations, c’est un employé d’une société chargée de ramasser les ordures qui a trouvé ces objets étranges.
C’est une grosse soubique bien ficelée qui l’a intrigué ; d’autant plus qu’elle dégageait une odeur nauséabonde plus forte que celle des ordures. Ce monsieur n’a pas osé ouvrir tout de suite la soubique, mais il est allé avertir la brigade criminelle qui a ses bureaux non loin de là.
La brigade criminelle, les agents du commissariat d’Isotry et des employés du bureau municipal d’hygiène se sont rendus sur les lieux pour procéder aux investigations nécessaires et aux identifications ; et lorsque la soubique a été ouverte, ils se sont rendu compte que la soubique contenait des ossements humains emballés et ficelés dans un sac en plastique. Selon la police, il s’agit de 28 ossements humains provenant de cinq cadavres différents (quelques ossements sont déjà en mauvais état).
La police n’a pas encore identifié celui qui a enterré ces ossements sous les ordures, mais selon les informations recueillies sur les lieux, ces ordures qui se trouvent dans l’enceinte du lycée n’ont pas été enlevées depuis déjà quelques années ; c’est une entreprise s’occupant de la transformation des ordures ménagères qui devait se charger de les enlever.
Ainsi, il est difficile de savoir quand la ou les personnes qui ont volé ces ossements les ont enterrés là, si c’est lors de la période de recrudescence des cambriolages de tombeaux ou si c’est plus récent..
Nom du quotidien : Madagascar Tribune
Date de parution : jeudi 4 novembre 1999
Numéro de parition : 3294
Page : 2/16
Titre de la rubrique : Société
Titre de l’article : Sahambavy : vols d’ossements
Auteur : P.R
Observation : Texte en français dans le quotidien
Des ossements humains se répartissant en quatre-vingts tibias, soixante et onze péronés, quatorze radius, quatre-vingt-treize fémurs, deux os du bassin, seize humérus, six colonnes vertébrales, quatre-vingt-deux côtes, deux os de crâne, trois morceaux d’os de phalanges de pied et un sternum ont été découverts le 22 octobre dernier à Antaribilava, sur la ligne ferroviaire Fianarantsoa Côte-Est dans la commune rurale de Sahambavy, Fivondronampokontany de Fianarantsoa II.
Des éléments de la Brigade de gendarmerie de Fianarantsoa, accompagnés d’un médecin et des représentants du fokonolona sont descendus sur les lieux pour effectuer les constatations relatives à cette découverte macabre.
Ces os trouvés enveloppés et camouflés sous des herbes sèches seraient vraisemblablement en provenance de l’Est de l’île, amenés par des voyageurs d’un train tombé en panne à cet endroit le même jour avance-t-on sur place .
Ces ossements ont été remis aux responsables de la Commune de Sahambavy pour être inhumés.
Nom du quotidien : Midi Madagascar
Date de parution : Mercredi 21 octobre 1999
Numéro de parution : 4623
Page : 11/ 24
Titre de la rubrique : Malagasy
Titre de l’article : Cambrioleur de tombeaux tué par le fokonolona
Auteur de l’article : A.R
Observation : Traduction
Un cambrioleur de tombeau a été l’objet d’un jugement populaire. Il a été surpris en flagrant délit dans le fokontany d’Ambodiakatra, commune rurale d’Ambohibary, dans la sous-préfecture de Moramanga, la nuit de samedi dernier. Il est mort à la suite de ses blessures. Avant de mourir, Rabe Noël a pu parler et donner des renseignements sur une femme receleuse de restes mortuaires qui lui a fait faire cet acte odieux. Après les recherches, le service de la police judiciaire a pu mettre la main sur cette dernière qui s’appelle Mme Solange. Elle a déclaré que l’acheteur était un vazaha résidant à Tamatave.
Cela fait un mois que la population de cette commune d’Ambohibary est sur le qui-vive à cause de la recrudescence de ces vols d’ossements qui a atteint le nombre de six. Ainsi, dans la nuit du 17 octobre, la population du fokontany d’Ambodiakatra a été surpise en voyant une lueur étincelante sur un tombeau ; comme c’était la pleine lune, il a été décidé d’aller voir de près ce qui se passait. Environ dix mètres avant d’atteindre le tombeau, les villageois ont entendu des bruits suspects provenant de l’intérieur du tombeau et ont vu des personnes sautant de là et prenant la fuite.
Voyant cela, les villageois les ont poursuivi jusqu’à une forêt d’eucalyptus, mais sans réussir à mettre la main sur les voleurs. Ils sont retournés au tombeau, et c’est là qu’ils ont découvert des effets vestimentaires oubliés dans la cour. La fouille a permis de trouver deux cartes d’identité. Comme la poursuite de ces cambrioleurs n’a rien donné, les villageois ont alerté le service de la police de Moramanga qui se trouve à 10 km du fokontany d’Ambodiakatra. Sur le chemin du retour, ils ont rencontré un homme en train de courir ; ils l’ont arrêté pour lui demander la raison de cette course ; mais celui- ci , sur le qui-vive, a tout de suite pris la fuite vers la forêt d’eucalyptus ; la poursuite a repris et cette fois-ci, les villageois ont attrapé l’homme et l’ont tabassé, lui appliquant immédiatement la sanction populaire. L’homme était de constitution robuste puisque, après ce traitement, il a encore pu répondre aux questions des villageois. Il a alors dévoilé le nom de la femme qui lui avait fait voler les ossements, et le nom de l’ami qui l’a aidé à accomplir sa “ mission ” [en français dans le texte] ; c’est un certain Dédé Paul. Il a aussi déclaré qu’ils avaient rendez-vous avec cette Solange à Moramanga, le lendemain dimanche. “ Elle serait en train de prendre un café dans une gargote sous un grand arbre ombrageux, portant un chapeau de feutre”.
Rabe Noël a succombé après avoir fourni ces renseignements. Munis de ces informations, le service de la police s’est présenté au rendez-vous selon les recommandations du mort et, effectivement, une jeune femme était là en train de siroter son café.
Amenée au bureau du commissariat, elle n’a pas nié les faits rapportés par le mort, et a tout de suite donné des renseignements sur ce vazaha acheteur d’ossements résidant à Tamatave. Elle a fait remarquer que s’agissant d’ossements encore récents, l’unité se vendait à 25.000 fmg et, s’agissant de vieux os, que le kilo se vendait à 800 fmg.
Concernant ce cambriolage de tombeaux, le Député de Moramanga, Mr Charles Andriamahefa a incité les fokonolona à la vigilance pour se préserver de tels actes odieux. Il est à remarquer ici que bon nombre de cambrioleurs de tombeaux et d’acheteurs de restes mortuaires ont été appréhendés, mais que, jusqu’à maintenant, aucune lumière n’a été faite sur les raisons de ces vols d’ossements.
Nom d Nom du quotidien : Madagascar Tribune
Date de parution :Jeudi 5 novembre 1998
Numéro de parution : 2993
Page : 8/16
Titre de la rubrique : Nation - Société
Titre de l’article : Ossements de femme très prisés par les cambrioleurs
Auteur : sans auteur
Observation : Traduction
On note actuellement une recrudescence de cambriolages de tombeaux dans quelques communes rurales de la sous-préfecture de Tsaratanana. Trois tombeaux ont été cambriolés ; et les plus prisés par ces voleurs sont, paraît-il, les ossements de femmes.
Voilà qui fait question ; car comment expliquer que les cambrioleurs, dans le noir du tombeau, à quoi s’ajoute le noir de la nuit, distinguent les ossements de femme, recherchés par les... acheteurs, des ossements d’homme, sans preneur.
C’est donc le monde à l’envers, car auparavant, tout au début de ces cambriolages, c’était surtout les ossements des hommes qui trouvaient preneur ; y a - t- il une évolution dans la demande ? En outre, des rumeurs circulent attestant que ce sont les divers bijoux accompagnant le mort qui sont recherchés dans les tombeaux. Tout ce qui est monnayable intéresse actuellement les bandits, et cela ne fait rien même si les fantômes se mettent en colère !
Nom du qotidien : L’Express de Madagascar
Date de parution : Jeudi 23 décembre 1999
Numéro de parution : 1467
Page : 28/32
Titre de la rubrique : Informations diverses - Un détour dans les régions
Titre de l’article : Ihosy : Un sac d’ossements humains découvert par la police
Auteur : N.R
Observation : Traduction
On note actuellement une recrudescence des cambriolages des tombeaux dans la région de Tsaratanana. Tout récemment, dans le village de Beanambaraza, commune rurale de Sakoamadinika, deux tombeaux ont été la cible des cambrioleurs en une seule nuit. Tous les bijoux accompagnant les morts ainsi que des ossements ont été emportés par les cambrioleurs. Devant ces faits, les responsables de l’ordre public dans la région ont pris leurs responsabilités et les mesures adéquates.


Références

ALLIBERT, Claude,
Étienne de FLACOURT, Histoire de la Grande Isle Madagascar, Karthala, 1995,
(édition présentée et annotée par).

BEAUJARD, Philippe,
"Islamisés et systèmes royaux dans le sud-est de Madagascar. Les exemples Antemoro et Tañala". Omaly sy anio, n° 33-36, 1991-1992.

BEAUJARD, Philippe et TSABOTO, Jean,
"Les parias antemoro : les Antevolo", dans : L'esclavage à Madagascar, aspects historiques et résurgences contemporaines. Antananarivo, 1997.

RAJAONARIMANANA, Narivelo,
Savoirs arabico-malgaches, la tradition manuscrite des devins Antemoro Anakara, Institut National des Langues et des Civilisations Orientales, 1990.

 RECHERCHER :