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anthropologie du droit
ethnographie malgache

présentation
3 Éléments d'Ethnographie Réunionnaise
Mots clés : Créolité Ancestralité Citoyenneté Départementalisation Patrimoine
Champs : Anthropologie du développement Anthropologie de l'image Patrimoine
Sociétés créoles Histoire postcoloiale Sociologie des institutions


1- Vingt ans après

2- Barreaux (en construction)
architecture créole

3- "Types de la Réunion" (en construction)
(don à la Société de Géographie du 6 novembre 1885)

4- Ancestralité, communauté, citoyenneté :
les sociétés créoles dans la mondialisation (dossier pédagogique)

5- Madagascar-Réunion :
l'ancestralité (dossier pédagogique)

6- Ethnographie d'une institution postcoloniale :
Contribution à l'histoire de l'université de la Réunion (1991-2003)


Fiche de lecture (B. C.)


Des îles, des hommes, des langues

Robert CHAUDENSON

L'Harmattan, 1992, Paris.


L’auteur anonyme de l’article du Rideau de cannes (R. Nativel sans doute) avance en effet pour le mot “créole” l’étymologie suivante :
“En broyant dans un même creuset gris, grey, grek, et giri du malgache, nous avons le mot GRE qui adjoint au malgache ol (de olona qui veut dire une personne), nous avons indiscutablement comme signification CREOLE ou HOMME GRIS...C’est à une portée de canon de l’affirmation de Larousse qui veut que le créole soit une personne de pure race blanche née aux Colonies. Allez donc !” (mai-juillet 1963).7
1703 (à Bourbon) : “Par le mot de créoles, il ne faut pas entendre des personnes aucunement difformes de nature aussi bien les hommes que les femmes dont il se trouve de très jolies et fort bien faites. Leur couleur de chair est un peu brune (souligné par moi) mais douce.” (Histoire générale des voyages, T. IX, p. 155).8
A partir de 1725 à Bourbon, on constate que la mention “de Mascarin”, précédemment utilisée pour qualifier les esclaves nés dans l’île, est remplacée par “créole”.9
De nombreux témoignages soulignent que, dans ces échanges, est utilisé un parler très rudimentaire qu’on nomme “baragouin” ou “jargon”. Les récits sont malheureusement souvent assez vagues. Un des plus anciens est celui de Bouton qui signale : “Ils [les Caraïbes] ont un langage particulier qui est fort difficile à apprendre, mais en outre ils ont un certain baragouin meslé de françois, d’espagnol, d’anglois et de flament.” (1640, p. 130). Cet auteur en donne même quelques exemples.13
Des témoignages anciens comme celui de Pelleprat (1655) semblent bien établir une nette distinction entre le “langage des nègres” (approximations manifestes du français) et le “baragoin” composite des Caraïbes : “Les Nègres que l’on transporte aux Isles sont de diverses nations d’Afrique, d’Angola, du Cap-Vert, de la Guinée et de quelques autres terres voisines de la mer. On compte dans les Isles jusqu’à treize nations de ces infidèles qui parlent toutes différentes langues sans y comprendre les sauvages esclaves des costes qui sont les plus éloignées des Isles et qui sont aussi de diverses nations. Ce seroit un travail infini d’entreprendre leur instruction en la langue qui leur est naturelle. Il faudroit avoir le don des langues pour y réussir. C’est pourquoi nous attendons qu’ils ayent appris le Français pour les instruire, ce qu’ils font le plus tost qu’ils peuvent pour se faire entendre de leurs maîtres desquels ils dépendent pour toutes les nécessités. Nous nous accomodons (sic) à leur manière de parler qui est ordinairement l’infinitif du verbe ; comme par exemple moy prier Dieu, moy aller à l’Eglise, moy point manger... en ajoutant un mot qui marque le temps à venir ou le passé, ils disent demain moy manger, hier moy prier Dieu.” (1655, pp. 52-53).14
Aux contacts, sporadiques dans la plupart des cas, entre Caraïbes et Européens, aux besoins fonctionnels limités d’une communication réduite et spécialisée pour lesquels un pidgin est, somme toute, suffisant et adapté, succèdent, dans les sociétés coloniales nouvelles, des besoins très différents qui sont liés à une interaction constante et complète entre blancs et noirs. Les esclaves sont arrachés souvent fort jeunes à leur terre natale, isolés parmi d’autres esclaves de langues différentes dans des “habitations” de taille réduite et qui constituent des quasi-isolats sociaux et économiques, en interaction constante avec les familles des Blancs auxquels ils sont soumis “pour toutes les nécessités” (Pelleprat, 1655), mais dont ils partagent les précaires conditions d’existence, dans un quotidien proche de la robinsonnade. Dans de telles situations, les noirs esclaves sont soumis, on le verra plus en détail, à une très forte assimilation linguistique, due à un contact constant et intense avec le modèle français. 15
[Bonaparte la vend aux Etats-Unis (la Louisiane) en 1803 ce qui, somme toute, nous (!) évite de la perdre sans compensation à la chute de l’Empire.26]
Les caractères et la composition de la population actuelle découlent logiquement de ces faits. Le processus d’intégration des groupes ethniques divers qui ont constitué la population réunionnaise a été si ancien, si rapide et si général qu’il est à près impossible, aujourd’hui, de reconnaître à quelque groupe que ce soit une identité nette, aussi bien sur le plan ethnique que sur les autres. Les seules exceptions sont formées par des communautés homogènes, très minoritaires et d’immigration récente, Chinois ou Indiens musulmans (localement nommés, improprement bien sûr,”zarab”). Certes le métissage, ancien et profond, n’a pas effacé tous les traits physiques d’appartenance à une communauté et il reste toujours possible d’identifier chez un individu des caractères dominants qui conduisent à constituer des groupes dont, par ailleurs, Ies frontières restent incertaines : “Malabar” (Indien non musulman) ; “Petit Blanc” ; “Cafre” (individu de type africain plus ou moins métissé). Les blancs (ou réputés tels) formeraient environ un quart de la population totale, les Indiens étant un peu moins nombreux ; les Chinois sont quinze mille, les Musulmans 6.000 ; les autres Réunionnais, la moitié environ du total, sont des métis de types divers.32

Ch. 3. Les théories de la créolisation linguistique.
Le créole réunionnais n’existait pas, en tout cas, avant 1665 et on peut établir, à l’inverse, qu’il existait à la fin du XVlIIe siècle, dans des formes très voisines de son état actuel.38
(Contre les théories du “substrat” - et l’idéologie identitaire qui les sous-tend)
L. Hjelmslev, critiquant la position de Jespersen, affirme la continuité entre français et créoles : “Le système français doit être considéré malgré toute transformation, comme la continuation du système latin et celui du créole français comme la continuation du système français. Il n’est pas possible de montrer que l’origine du système grammatical serait autre part que dans le système initial.” (1938, p. 281). Hjelmslev définit la créolisation par “l’optimisation” : “Il est significatif que dans les langues créoles l’expression des morphèmes est à l’optimum ; ces langues ne distinguent ni les déclinaisons ni les conjugaisons ; à chaque morphème correspond un seul formant ; dans la chaîne parlée, chaque morphème a son formant à lui ; il n’y a pas fusion de morphèmes dans un seul et même formant. On est en présence d’une “univocité” absolue, pour utiliser un terme forgé par Couturat. Et il semble tout indiqué a priori que cette situation simple et nette doit (sic) être considérée comme l’optimum.” (l938, p. 285)
Hjemslev, L., 1938 : “Relation de parenté des langues créoles” in Revue des Etudes Indo-Européennes, I, 1938, pp 271 -286
Vocy Focard écrit en 1885 : “Non ! le langage de Bourbon, le créole ne doit rien aux dialectes dont se servent MM. les Hovas et MM. les Macouas ; il est tout français, français bizarre, excentrique, mais fort doux et grâcieux.” (p. 8). Un demi-siècle plus tard, J. Faine, contemporain et adversaire résolu de S. Sylvain, soutient le même point de vue. Il déclare, dans son Dictionnaire français-créole : “Le créole haïtien est une langue néo-romane, issue de dialectes et de patois de la langue d’oïl, notamment du normand, du picard, de l’angevin et du poitevin et composée en outre de mots empruntés à l’anglais, à l’espagnol, aux langues indo-américaines et, dans une faible mesure, à des idiomes africains.” (1974).49

Ch. 4. Vers une théorie de la créolisation. L’approche socio-historique et sociolinguistique.
Les grandes lignes de cette théorie demeurent valides même si, au fil des quinze dernières années et des recherches poursuivies dans ce domaine, elle a reçu des précisions, ajustements ou modifications. Par ailleurs, des études ultérieures consacrées à divers “systèmes culturels” (magie, littérature orale) ont achevé de me persuader de l’absolue nécessité, pour l’étude génétique de toute forme de créolisation, d’une approche rigoureuse et minutieuse de l’histoire des sociétés concernées.53
Un élément de solution des problèmes de la création d’une colonie nouvelle était la migration d’habitants (colons ou esclaves) d’une ancienne colonie vers celle qu’on envisageait de créer. Pour la colonisation française, un exemple de l’application de cette stratégie est donné par l’établissement des Français à la Martinique. Voici le récit de Du Tertre :
“Monsieur d’Esnambuc résolut de ne plus différer de prendre possession de la Martinique sous le nom de S Majesté et sous l’autorité de la Compagnie. Pour réussir dans cette entreprise, il prit environ cent hommes des vieux habitants de Saint Christophe, tous gens de main accoutumés à l’air, au travail, à la fatigue du pays, qui, en un mot, n’ignoraient rien de tout ce qu’il faut faire pour défricher la terre, la cultiver, y planter des vivres et y entretenir des habitations.” (1667)
“La triste situation où l’indigence tient la colonie depuis plusieurs années, jusque là que plusieurs habitants se sont trouvés si dépourvus de hardes qu’ils ne pouvaient aller à l’église.” (Lougnon, 1956, p. 196).
“La Compagnie ne doute pas que vous ne déterminiez quelques uns des habitants de l’Isle de Bourbon à passer à celle de France pour s’y établir (...) que quelques familles y passent pour instruire les nouveaux colons dans la culture des caffés et autres productions et pour prendre les saisons convenables pour semer et planter, vu que la situation des deux isles est presque la même.” (Lettre du Directeur Le Cordier à Beauvollier de Courchant et Desforges-Boucher, 31 mai 1721). Faute de volontaires, on s’est résigné à louer les services de “six créoles et trente esclaves” qui tous ont l’expérience de la vie coloniale.60
Différence sensible du développement démographique des deux îles. A Bourbon, les populations blanche et noire s’équilibrent numériquement au bout d’un demi-siècle environ ; l’évolution démographique de l’Ile de France est différente. Au bout de 45 ans d’installation sur l’île, en 1766, sur une population totale de 20 098 personnes, on compte seulement 1998 blancs pour 18 l00 esclaves ; une telle disproportion montre, à l’évidence, que le développement économique est déjà très avancé.61
Origines et caractères des populations
Sans entrer dans un détail inutile. Bourbon : de 1665 à 1715, Normandie, Bretagne, Ile de France, Orléanais, Anjou, Saintonge, Aunis, Poitou, Boulonnais et Picardie fournissent 73% des chefs de famille dont l’origine est connue. Martinique : de 1640 à 1660, 60,9% des Français viennent des provinces suivantes : Normandie, Bretagne, Ile de France et Saintonge.65
L’immense majorité des Français qui, au XVIIe siècle, se lancent dans l’aventure coloniale, aux Isles comme en Amérique du Nord, vient donc des régions de France qui se situent au Nord-ouest d’une ligne Bordeaux-Paris, zone où sont en usage des dialectes d’oïl.66
La très grande majorité d’entre eux est de condition sociale modeste ; ne parlons même pas ici des “engagés” des Antilles. La plupart des Français qui passent aux colonies sont déjà, d’une certaine façon, des aventuriers et un bon nombre d’’habitants” sont d’anciens marins ou d’anciens soldats qui renoncent à rentrer au pays pour y retrouver la misère. Beaucoup sont illettrés (les documents anciens le prouvent) et la plupart sont célibataires quoiqu’on encourage l’établissement des familles.67
A. Boucher : “Ils sont généralement paresseux, débauchez et adonnez à tous les vices, sur lesquels ils enrichissent [sic], parce qu’ils n’en ont point encore été corrigez. Ils sont sans éducation et sans connoissance des mistères ; à peine savent-ils qu’il y a u Dieu, une Eglise et des Loix. J’en connais qui à trente ans ne sçavent pas leur Pater”. Le Gouverneur lui-même, Antoine Parat, “ sçait à peine écrire son nom” !68
En tout état de cause, les esclaves ouest-africains amenés aux Mascareignes forment moins de un pour mille du total de la main-d’oeuvre importée au cours de l’histoire de l’archipel ; il est donc tout simplement ridicule de prétendre fonder sur de tels faits la théorie d’un substrat ouest-africain commun aux parlers des deux zones.69
homogénéité ou hétérogénéité ethnique ?
“La Compagnie fournissant des noirs de Guinée à l’lle de France estime qu’il ne convient pas d’y en faire passer de Madagascar du moins jusqu’à ce qu’il y en ait une assez bonne quantité des premiers pour n’avoir rien à craindre de l’introduction autres.” (13 août 1728, Archives de la Réunion, Co 35).
“On s’efforce de mélanger le plus possible ceux [les esclaves] qu’on amène de divers lieux d’Afrique où l’on parle divers langages et par ce ils ne s’entendent pas les uns les autres” (1980, p. 501 in Petit Jean Roget, cit. Ligon (1684, p. 80).
Beaucoup plus tard, à la Réunion, Maillard fait une observation analogue, quoique plus générale : “Le mélange des races et des castes dans les esclaves de Bourbon contribua beaucoup à la tranquillité du pays.” (1862, p. 182).
A une époque où la colonie de Saint-Domingue est dans la phase de pleine activité de l’agro-industrie sucrière, J. Cauna rappelle qu’un des “grands principes” est de “n’acheter que par petits groupes d’une douzaine, de même ethnie et âge, pour faciliter l’assimilation.” (1987,. 109).73
Les nouveaux venus, les “bossales” ne sont mis au travail qu’au bout de 6 mois, au terme de leur période d’adaptation ; ils se remettent ainsi des fatigues du voyage, et font par là un véritable “stage” de socialisation sous la direction d’esclaves créoles. 74
Dans dans la plupart des cas, les dénominations font allusion aux lieux ou zones de traite et nullement à l’origine précise des esclaves.75
”Avant le XIXe siècle, on trouve partout dans l’Amérique esclave de multiples manifestations de solidarité “concentrationnaire”, mais en revanche rien qui évoque le conservatisme ethnique” (d’Ans, 1987, pp.138-139).
“Dunko” vient d’un mot akan “Donko”, pluriel Ndonko, qui s’applique à tout homme ou femme non-Ashanti acheté pour faire un esclave.” (1989, p. 211). F. Römer, établi sur la Côte de Guinée au XVIIIe 9ècle. journal, traduit et publié par M. Dige-Hen.76-77
Ce ne sont pas les derniers arrivés, réduits à la dure condition de “noirs de pioche”, peu à l’aise dans la société et trop ignorants des réalités locales qui s’enfuient, mais bien plutôt des esclaves créoles qu’on pourrait juger plus favorisés. Ces cas sont d’ailleurs moins fréquents qu’on pourrait le croire, même à Saint-Domingue, puisqu’on n’en signale que 3 en dix ans “sur l’Habitation Fleuriau” qui regroupe 250 à 300 esclaves.81
La “grande reddition” de marrons de Saint-Domingue, en 1785, dont Moreau de Saint-Méry nous a laissé un récit détaillé. “La peur en avait compté jusqu’à 1800” dit joliment Moreau de Saint-Méry !”Les nègres étaient au nombre de 130 dont 125 français ou descendants de nègres français”. 83
Les engagés. Pendant la durée durée contrat, ils ne représentent pas pour leur maître le capital que constitue un esclave, ils forment, au contraire, des créances qu’on peut toujours espérer voir disparaître.
Le cas est différent de celui des engagés des Antilles ; ces blancs refusent de se plier aux travaux auxquels on veut les contraindre et préfèrent la chasse et la pêche dans une île dont les forêts et les rivières n’ont pas encore été vidées... ils sont néanmoins les premiers “marrons”, même si ce terme lui-même n’apparaît, pour les esclaves cette fois, qu’une quinzaine d’années plus tard (1690). 85
Bossale (“boza” = muselière) contraire : ladino / criollo.86
“Bozal” ou, dans la graphie francisée “bossale”, est d’ailleurs, partout et toujours, un terme dépréciatif, voire injurieux ; en créole haïtien, par exemple, “bozal” signifie “brutal, sauvage” .
“Les Cafres et les Malgaches étant généralement d’accord avec les Indiens et les Malais, et tous ceux-ci étant considérés comme de caste inférieure par les esclaves créoles [souligné par moi], il existait, entre eux, un antagonisme continuel qui ne permettait guère aux uns de tramer quelque funeste projet, sans qu’ils fussent dénoncés par les autres.” (1862, p. 182).87
“Un créole leur apprenait à cultiver leur petit jardin de vivres et les rudiments de la langue, mais la mortalité les frappait durement surtout la première année.” (Cauna, 1987 , p. 107).
Une des qualités les plus recherchées chez les esclaves est l’adaptabilité, ce qui se traduit, en particulier, par la prédilection pour les sujets jeunes.
Les enfants de dix à quinze ans font les meilleurs captifs que l’on puisse conduire en Amérique. les Portugais n’en prennent que de cet âge. On a du moins l’avantage de les élever comme on veut, on leur fait prendre tel pli et telles allures qui conviennent à leurs maîtres, ils apprennent plus aisément la langue du païs et les coutumes, ils sont plus susceptibles des principes de la Religion, ils oublient plus aisément le païs natal et les vices qui y règnent, ils s’affectionnent à leurs maîtres, sont moins sujets à aller marrons, c’est-à-dire s’enfuir, que les Nègres plus âgés.” (le Voyage du Chevalier des Marchais en Guinée (1731) du Père Labat, tome 2, pp 106-107).89
Pour citer un dernier cas concret, très tardif celui-là, on peut mentionner les “Ibos de l’Amélie”. F. Thésée note elle-même la jeunesse des esclaves, sur lesquels, pour une fois, on dispose d’indications précises : “La proportion de jeunes de 8 à14 ans est très forte, 36%.” (1986, p. 43) ; plus de 60% des esclaves ont moins de 20 ans et sur les 212 passagers de l’Amélie, 18 seulement ont plus de 30 ans.
Cette jeunesse de la population servile immigrée est, à n’en pas douter, une des raisons majeures de la non-transmission de la plus grande partie des patrimoines culturels non européens qu’on aurait pu s’attendre à voir subsister aux Isles. Croire que l’africanité phénotypique d’une grande partie de la population constituait une preuve de son africanité culturelle.90
Il demeure, à mes yeux, incompréhensible que, chez la plupart des “militants culturels” créoles, la postulation, même manifestement irrationnelle, de sources culturelles non européennes apparaisse plus gratifiante et exaltante que l’affirmation d’une dynamique proprement créole.91
Les blancs et les noirs : la robinsonnade
Cette période apparaît comme caractérisée par deux traits majeurs qu’on pourrait croire antagoniques : une totale domination des blancs sur les noirs et une vie quotidienne quasi identique avec complète interaction entre les deux communautés.
Dans la plupart des exploitations, les noirs sont moins nombreux que la famille de leur propriétaire. Au moment du recensement d’A. Boucher (1704), on compte en moyenne moins de 4 esclaves par habitation.
Les femmes. À Bourbon, le recensement des familles de 1686 est très précis sur ce point ; pour 36 familles dont le chef est français, on en trouve 10 où l’épouse est une Française (au total 53 personnes), 12 où elle est “Portugaise des Indes” c’est-à-dire “métisse indo-portugalse (total 66 personnes) et 14 où elle est “Négresse de Madagascar” (78 personnes). Plus des deux tiers des “habitants” français sont donc “en ménage” avec des femmes non européennes et près d’une centaine d’enfants créoles (en l’occurrence métis même s’ils sont toujours classés dans les blancs) sont nés dans de telles familles à peine plus de 20 ans après le début de la colonie.96
Il serait absurde de supposer que, dans un tel contexte, les épouses malgaches ou indo-portugaises de blancs puissent être des facteurs de “résistance” sociale et linguistique à l’assimilation et à l’acculturation. La pratique de cette langue (la koinè d’oïl) est même sans doute le signe le plus éclatant de leur ascension sociale hors du monde servile.97
Un égalitarisme de la misère et de la survie.
En 1715 à Bourbon, après 50 ans de colonisation, le Conseil Provincial émet des injonctions qui s’appliquent aussi bien aux blancs qu’aux noirs, de façon à peine différenciée : “Chaque homme travaillant, tant blanc que noir, devra cultiver 100 plants de café sauvage” (A. Lougnon, 1956, p. 115). Les interdictions de chasse s’appliquent aux blancs comme aux noirs.98
Le trait constant et dominant de cette existence est le manque incessant d’objets de première nécessité produits par les technologies européennes. 100
Cuillers et fourchettes sont très rares. La principale richesse des colons est constituée par des étoffes. Dans ces conditions de dénuement, les blancs ont été souvent conduits à emprunter à leurs esclaves des éléments de culture matérielle qui permettaient de compenser l’absence d’objets européens de première nécessité. Cela s’est fait d’autant mieux à Bourbon que les Malgaches se trouvaient dans un milieu naturel proche du leur.101-102
Témoignage de Du Tertre (1667) à Saint-Christophe: “Quelque coffre, une table, un lict et des bancs font tout l’ameublement des cases. Les personnes mariées ont des couches comme dans la France : mais les autre n’ont que des licts de coton pendant, dans lesquels iIs se couchent à la façon des sauvages.” (T. II, PP. 424-425).
“Cette facilité [à instruire les esclaves] se prend en partie de la langue qui n’est autre ici que la françoise car comme elle est icy celle des maîtres, il n’est presque personne parmi tant de différentes nations qui en peu de tems n’en ait appris suffisamment pour nous entendre et pour se faire entendre, sans que le jargon particulier des commençans y forme aucun obstacle considérable. Je suis bien assuré du moins que les personnes de notre païs pourroient apprendre de force nègres à parier françois.” (R. Père Mongin, 1679, p. 55).107
La deuxième phase : la société de plantation
Petit Jean Roget accorde un demi-siècle pour la phase de “société d’habitation”. Bourbon, plus éloignée, plus isolée et davantage réduite à ses seules forces, voit cette période se prolonger sur plus de 60 ans (1665-1735). Ce n’est guère que sous La Bourdonnais dont le Gouvernement Général dure de 1735 à 1746, que commence cette évolution.
Les premiers “petits blancs” ou “blancs des Hauts” sont, en quelque sorte, les premiers “laissés pour compte” de la mutation économique et leur nom même vient de ce que, faute de terres, ils se retirent dans les régions élevées de l’île. Comme l’a souligné J. Defos Durau “les arrivées croissantes de colons depuis 1723 avaient provoqué une diminution progressive des surfaces concédées ; les derniers venus et les fils cadets des colons n’obtenaient plus que des parcelles insuffisantes pour tenir le rang d’“habitants” aisés. Ainsi débute un mouvement qui finira par donner le “Petit Blanc”.”(1960, p. 145). 110
La Cie cherche non seulement à rendre l’île propre à assurer sa subsistance et à ravitailler les navires qui y font escale, mais aussi à devenir enfin un centre de production des denrées coloniales. L’essor économique tient à la volonté politique centrale, puis, quelques années plus tard (à partir de 1735), à l’arrivée de Mahé de la Bourdonnais, dont le rôle sera décisif.
Les Bourbonnais, non sans raison, se sentent exploités par la Compagnie, à qui le “privilège de l’exclusif” assure le monopole des importations comme des exportations. Ce plan de développement agricole connaît donc une mise en place difficile, d’autant qu’il faut cinq ans avant que Ies caféiers commencent à produire.
Le résultat est l’évolution de la population servile. Le nombre des esclaves croît très fortement : 1 100 en 1717, 1 576 en 1725, 4494 en 1735, 22 611 en 1779. Cela implique, inévitablement, une autre forme d’organisation du travail et de la vie sur ces “habitations” qui deviennent réellement ce qu’on nomme, en général “plantation”.114
Ce développement conduit déjà à des regroupements importants d’esclaves et donc à des achats de bossales. M. Chatillon, à travers les observations de Mongin (1679), perçoit très bien ce phénomène : “Le développement de l’industrie sucrière [...] a amené la mise en place d’unités de production, les plantations, sur lesquelles travaille un effectif important d’esclaves, plus de cent parfois nous dit Mongin, qui sont regroupés en ce qu’on appelle l’Atelier. (...) L’Atelier c’est le lieu où le nouvel arrivant d’Afrique va être initié à la vie créole. Ce nouvel arrivé est confié par le maître à un ancien qui l’initie au travail.” (1984, ,.26). 115
Le bossale est désormais placé au sein d’un groupe uniquement servile, dominé et dirigé par les esclaves créoles ou déjà “francisé” qui sont chargés de socialiser et d’encadrer les nouveaux venus. Ils ne vont plus guère être au contact des blancs que la prospérité naissante éloigne désormais de plus en plus des travaux agricoles proprement dits ; ils sont encadrés par les “commandeurs”, en général créoles, qui reçoivent les ordres du “géreur” ou du propriétaire ; ces chefs d’équipes ont I’expérience des travaux à effectuer et leur autorité sur leurs compagnons d’infortune se marque, on l’a vu, par la possession du fouet, insigne et instrument de leur pouvoir. 115
Leur jeunesse, leur isolement, leur désarroi font donc des bossales, mis à part quelques cas de tentatives de fuite sans issue, les victimes inévitablement résignées d’un formidable système de déculturation et d’acculturation forcées, et non ces héros de la révolte et du marronnage, ces “leaders” qu’imagine U. Fleischmann.
“S’il arrivait pareil événement [un soulèvement d’esclaves] les nègres faits au pays seraient les seuls redoutables tandis que les bossales demeureraient derrière le rideau à attendre le dénouement autant par leur stupidité naturelle que par le peu de cas que les autres en font dans les premières années de leur introduction dans la colonie”. Texte de 1790 que cite J. Cauna (1987, p. 204). 116
“Le climat où ils sont nés [les Créoles blancs], la manière dont ils ont été élevés, le lait qu’ils ont sucé, leur tempérament et leur inclinaison ne les rendent point du tout propres au célibat [...] Le lait qu’ils sucent presque tous qui les porte encore au libertinage de la chair est celui des négresses, leur nourrice, que tout le monde sait être d’une complexion extrêmement chaude et amoureuse et elle communique cette passion avec leur lait à leur nourrisson. “ (Inédits de Labat, p. 129).
Ces bossales de la phase II ne vont pas avoir pour langue-cible le français, comme l’avaient ceux de la phase I qui vivaient en interaction constante avec des francophones, mais la périphérie de B’ c’est-dire un état de langue qui consiste déjà lui-même dans des approximations du français. Le phénomène essentiel est donc, on le comprend, un passage à la puissance 2 de l’approximation du français, une approximation au carré qui me paraît être le véritable moment et lieu de la créolisation : l’autonomisation de ce système approximatif par rapport au français.121
Le mépris que l’esclave créole manifestait envers le bossale enseignait clairement à ce dernier que la conservation de conduites culturelles africaines était ce qu’il y avait de plus contre-indiqué non seulement pour sa survie immédiate et pour sa bonne adaptation dans le système de plantation, mais aussi - à long terme - pour ses espérances de mobilité sociale à l’intérieur de la société esclavagiste. Ce qui fondait les prestiges et justifiait les hiérarchies, c’était non pas la fidélité à “l’Afrique”, mais beI et bien l’intégration des conduites du Blanc... Ceux qui se libéraient devaient détenir les moyens d’une communication généralisée entre tous les esclaves libérés, tandis que la majorité des bossales, encore mal dégrossis de leur culture africaine, ne détenaient les moyens de communication - et donc d’organisation - que de façon restreinte vis-à-vis des seuls membres de leur ethnie, qu’on trouvait dispersés ici ou là. (d’Ans, 1987, pp. 238-239).

Ch. 5. La créolisation linguistique
Une “Passion de Notre Seigneur selon Saint Jean en langage Nègre”, écrite à la fin du XVIIe ou au début du XVIIIe siècle (au plus tard 1725) et elle constitue donc le plus ancien document en créole “antillais”. 134
Les français d’Amérique du Nord démontrent que l’évolution historique “spontanée” du français du XVIIe siècle ne donne pas naissance à des créoles, pas plus qu’en Afrique, l’usage de formes approximatives du français. 136
L’étude devra donc porter sur trois points essentiels
Les caractères de ce français initial, dont l’état actuel de notre langue ne donne qu’une image très lointaine.
L’évoIution du français dans des situations où la force du modèle social et la pression normative se trouvent réduites.
La nature et le sens des processus d’approximation, sur lesquels peuvent assurément nous éclairer les divers travaux sur l’acquisition et/ou I’apprentissage du français.137
L’appropriation du français par des locuteurs non francophones a joué un rôle essentiel dans la créolisation.138
La langue des colons
Même s’ils concernent des périodes plus récentes, des ouvrages comme ceux de G. Gougenheim La langue populaire dans le premier quart du XIXème siècle d’après le Petit Dictionnaire du Peuple de J.C.L.P. Desgranges, (1929) ou de Ch. Nisard Étude sur le langage populaire ou patois de Paris et de sa Banlieue, (1872) sont riches d’enseignements.
Rapprochements dans R.C. 1974, pp. 1120-1141.140
Excessif et inutile de postuler l’existence d’un français nautique, mais il serait absurde de refuser de considérer le rôle essentiel que joue “le voyage” dans le probable apprentissage du français par I’ensemble des futurs “habitants” 142 (“koinè” interdialectale convergeant peu à peu vers le français populaire de la minorité francophone)
Si l’on rapproche les systèmes créoles qui se sont constitués à partir du français des grammaires provisoires que se donnent les enfants au cours de leur acquisition de notre idiome, on ne peut qu’être frappé d’un nombre non négligeable d’analogies. 143.
Indépendamment de l’incidence des conditions socio-linguistiques, la créolisation résulte donc de la convergence, certes tout à fait exceptionnelle, de facteurs qui ont amené d’abord l’émergence probable d’une “koinè” française, déjà sans doute marquée par des restructurations dont les français marginaux d’Amérique donnent une assez bonne image, ensuite celle d’un continuum d’approximations de ce français dans des situations de communication où il se trouvait au centre d’un système fortement centripète, enfin celle d’un système en voie d’autonomisation qui se constitue dans des stratégies d’appropriation langagières relativement constantes, à partir des approximations “périphériques” de la phase précédente.147
Le XVIIe siècle est précisément la période au cours desquelle, pour le français, en France même, commence à être opératoire le processus de stabilisation et de normalisation de la langue.149
Les français d’Amérique du Nord ou de Saint-Barthélémy constituent l’état de langue le plus proche du terminus a quo de la créolisation. C’est un français de ce type qui, parlé par les colons débarqués aux Isles au XVIIe siècle, a servi de langue-cible aux esclaves introduits.
A la Réunion, traces de cet état : le frc acrolectal = “frc créolisé”. 155
Erosion “basilectale”.
Rôle de la troisième personne du singulier dans les restructurations verbales qu’on peut observer dans des français régionaux et/ou populaires actuels (Jersey) comme dans les français marginaux (Louisiane, Missouri), mais aussi, a fortiori, dans les créoles, puisque la langue des colons présentait sûrement déjà des structures de ce type.
Ce sont les formes de la troisième personne du singulier que l’enfant apprend en premier et qu’il pourra, dans son ignorance, surgénéraliser à d’autres contextes [suivent des exemples empruntés, pour l’acquisition du français, à Grégoire]. 159
Les situations coloniales de communication exolingue ont sans doute contribué à accentuer l’évolution ; dans un tel contexte, le locuteur natif (francophone) a tendance, naturellement, à surdéterminer les marques personnelles : “Toi faire ça, moi faire ça”.161
Idéal de l’invariabilité du thème verbal.164
Les créoles de l’Océan Indien présentent tous les quatre un trait tout à fait spécifique que ne connaît aucun des parlers de l’autre zone. Il s’agit de I’identité des formes de substituts personnels sujets et de déterminants possessifs aux 2e et 3e personnes du pluriel ; dans tous ces créoles, “zot” signifie “vous, ils ou elles, vos, leur, leurs”. Ce phénomène n’apparaît dans aucune variété de français, à ma connaissance Pour l’Ile Maurice, la remarque de Ch. Baissac qui, en 1880, note : “A la troisième personne du pluriel, quelques vieux blancs disent “eux-autres” pour eux.” (1880, p. 17). 168
Des processus auto-régulateurs du français en l’absence de toute pression normative et superstructure socioculturelle ;
des stratégies d’acquisition et d’apprentissage linguistiques.170
Savoir si cette théorie de la créolisation linguistique est extrapolable aux autres systèmes culturels.

Ch. 7. Créolisation et systèmes culturels
La musique occupe une large place dans les loisirs des différentes classes de la population de la Réunion. Elle est cultivée, soit dans les classes riches et aisées, avec les bonnes traditions apportées par les professeurs qui nous arrivent d’Europe ; soit par les petits créoles sous la forme exclusive de contredanses et de valses jouées sur le violon, soit chez les travailleurs qui nous sont venus de l’Inde, des côtes de l’Afrique et de Madagascar, avec les chants et instruments particuliers de chaque peuple ; enfin on la retrouvait naguère encore, chez les affranchis de 1848, sous forme de mélange de musique européenne et africaine.” (Maillard, 1862, p. 3l2).196
Des immigrés récents qui sont toujours des adultes, à la différence des esclaves qui souvent étaient, on l’a vu des enfants ou des adolescents ; il y a là un des points, toujours méconnus, qui distinguent fondamentalement l’esclavage de l’engagisme qui lui a succédé. Les engagés sont, en moyenne, beaucoup plus âgés que les bossales du temps de l’esclavage ; ils sont donc plus susceptibles, par là même, d’être porteurs de traditions culturelles de leurs pays d’origine. 197
Les formes les plus évidemment non européennes des musiques et danses des aires créolophones ont toutes chances d’être, les formes musicales les plus récentes.200
La cuisine
Boucan. mots introduits à Bourbon par les marins et/ou le personnel de la Compagnie. “Même si ces mots sont ensuite admis en français par la lexicographie, ils ne sont pas dans l’usage métropolitain courants à cette époque”. 212 (Si)
Les “achars”, nom et la recette (en latin !) dès le milieu du XVIIe siècle. Préparation, faite de fruits ou de légumes crus “confits” dans le vinaigre, le “limon” et le sel, était consommée, en particulier, à bord des vaisseaux portugais et constituait, à n’en pas douter, un efficace moyen de prévenir le scorbut.213
L’influence indienne apparaît incontestable. On a tendance à oublier que dès le XVIIIe siècle, la relation des Mascareignes à l’Inde est, sur bien des plans, et, en particulier, sur celui des échanges commerciaux, plus active et plus importante que celle de cet archipel avec la France.
Cit. de B. de Saint-Pierre. “Le commerce des Isles me semble très ruineux à la France...”214
Techniques de cuisson et de pêche sont malgaches.
Contes
“Devine, devinay, out né dans la tay” où le nez dans la “tay” est l’équivalent scatologique de la langue au chat (punition de celui qui n’a pas su répondre). 263
P. Sebillot (Contes populaires de Haute Bretagne, 1882). Je souligne les éléments qui se retrouvent sous des formes identiques dans les traditions orales créoles. Le conte débute par le dialogue habituel entre conteur et auditeur parmi les soldats et les marins : .Tric ! Trac ! - Sabot ! - Cuiller à pot ! Soulier de Dieppe ! - Marche aujourd’hui ! Marche demain, à force de marcher, on fait beaucoup de chemin.
Ce “récit de marins” met en scène “Jean le Teignous” (les contes créoles les plus connus ont pour héros “Petit Jean” et son “parrain”). 265
En haoussa, kurus est un idéophone qui décrit une souris qui rentre dans son trou. 267


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