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anthropologie du droit
ethnographie malgache

présentation
3 Éléments d'Ethnographie Réunionnaise
Mots clés : Créolité Ancestralité Citoyenneté Départementalisation Patrimoine
Champs : Anthropologie du développement Anthropologie de l'image Patrimoine
Sociétés créoles Histoire postcoloiale Sociologie des institutions


1- Vingt ans après

2- Barreaux (en construction)
architecture créole

3- "Types de la Réunion" (en construction)
(don à la Société de Géographie du 6 novembre 1885)

4- Ancestralité, communauté, citoyenneté :
les sociétés créoles dans la mondialisation (dossier pédagogique)

5- Madagascar-Réunion :
l'ancestralité (dossier pédagogique)

6- Ethnographie d'une institution postcoloniale :
Contribution à l'histoire de l'université de la Réunion (1991-2003)


Fiche de lecture (B. C.)


Comment la parole vient aux enfants

Bénédicte de Boysson-Bardies
Odile Jacob, 1999




Toutes les langues ont en commun des principes fondamentaux, p. ex
- toutes sont fondées sur des phonèmes qui se combinent en syllabes,
- toutes ont des équivalents de noms et de verbes qui se combinent en syntagmes et en phrases non pas par simple alignement, mais selon
- une structure en arbre.
Ces éléments, parmi d’autres, représentent les principes fondamentaux pour lesquels notre esprit est dessiné, ceux qui traduisent notre aptitude génétique au langage. (13)

L’art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui servent à cette communication que de la faculté propre de l’homme d’avoir un langage fondé sur une combinatoire de signes arbitraires - le langage des signes utilisé par les sourds l’atteste. La parole reste cpdt le vecteur principal du langage.

Il est possible de penser sans langage, en images mentales. Celles-ci se laissent manipuler par l’esprit sans recours aux mots. Ainsi pouvons-nous parfois penser des figures géométriques, des itinéraires d’un lieu à un autre ou des créations artistiques. Quant aux bébés, ils forment des concepts avant de connaître des mots.
L’appareil physique permettant la parole articulée a évolué avec la station debout. Celle-ci a permis aux systèmes respiratoire et phonatoire de prendre une orientation verticale, mais non la partie antérieure ; il en résulte ce fameux tube coudé qui distingue l’homme des autres primates dont le tube vocal est diagonal. Cette évolution a eu pour conséquence d’augmenter considérablement la possibilité de produire des sons nouveaux. Mais tout autre est la question de savoir comment organiser les possibilités phonatoires ainsi dégagées. L’accroissement du volume cérébral et son remodelage ont accompagné ce changement.

Le don de parole et l’enfant

Avant de savoir coordonner les gestes de ses mains pour rattraper une balle, l’enfant comprendra peu à peu toutes les phrases que lui adresse l’adulte, et il aura pratiquement maîtrisé sa langue avant de savoir nouer les lacets de ses chaussures. (15)

Le don, ou le miracle de la parole ont de tous temps frappé les hommes. C’est ce don qui justifie par exemple Géraud de Cordemoy, dans son Discours physique de la parole (1704), à poser l’innéité de la raison : “Je désire seulement qu’on observe une vérité très importante que nous découvre cet exemple des enfants, qui est que dès la naissance ils ont la raison tout entière, car enfin cette manière d’apprendre à parler est l’effet d’un si grand discernement et d’une raison si parfaite qu’il n’est pas possible d’en concevoir de plus merveilleux [...] Il est évident que la raison tout entière est dès le commencement puisqu’ils apprennent parfaitement la langue du pays où ils naissent et même en moins de temps qu’il ne le faudrait à des hommes déjà faits.”

Une “tendance instinctive” au langage
Chomsky affirme que les nouveaux-nés possèdent “un équipement génétique puissant incluant une connaissance implicite des principes universels qui structurent les langues”. Cette “grammaire universelle” est le schéma de base de toutes les grammaires.
Cette “tendance instinctive” s’appuie sur un programme d’acquisition qui se développe à partir d’aptitude inscrites dans le code génétique de l’enfant.
Le système ou sous-système du langage serait un “module” (Fodor, The Modularity of Mind, 1983), avec une base neuronale propre. Un module est caractérisé par une certaine autonomie de fonctionnement et de développement.

Un système interactif

Pour acquérir sa langue, le nouveau-né doit entendre parler. Sans information linguistique, les aptitudes initiales resteraient non accomplies.
Ces conditions sont :
- La possibilité d’organiser les informations sensorielles. L’enfant doit distinguer puis extraire les sons linguistiquement pertinents (l’aboiement du chien n’est pas un son linguistique, contrairement à la voix du père qui dit bonjour à un ami).
- La parole se présentant comme une onde continue, l’enfant doit la segmenter, la catégoriser et en organiser les variations selon leur valeur de signification. Ce découpage et cette attribution en catégories sont des attributs constitutifs du langage.
- La reconnaissance du sens. Il faut reconnaître l’intention de signifier dans la parole des autres.
Chacune de ces compétences se déclenche en suivant une série d’étapes réglées dès avant la naissance par une horloge biologique.
La parole est pour l’enfant le support de l’information qu’il reçoit sur la structure de sa langue.
L’enfant voit que parler fait partie des procédés de communication. Cette communication éveille chez le bébé le désir de parler. Il en va de même dans la communication gestuelle des sourds-muets.

De l’infans à l’enfant :
Notre propos, en suivant des enfants depuis leur naissance jusqu’à la production de phrases, est de montrer comment les capacités initiales que possèdent tous les êtres humains s’organisent en étapes successives et déterminées pour permettre à l’infans de devenir un sujet parlant. (21)

Chapitre I

Le nourrisson, ligoté dans ses langes, aurait tout à apprendre ; “vide”, il serait une ardoise vierge.
En réalité le cerveau du bébé est plein.
La création de tous les neurones corticaux a lieu entre la sixième et la dix-septième semaine de gestation. La perte de neurones et d’axones commence dès la fin de la gestation. Après la naissance, le développement cognitif consiste en une épuration et un aménagement : la perte de neurones s’accompagne en effet d’une création exubérante de jonctions entre les neurones. Un neurone forme en effet plus de mille connexions et en reçoit plus encore. Il peut recevoir dix mille messages en même temps. Puisque le cerveau de l’homme contient 1010 neurones, on peut estimer à 1015 le nombre de jonctions. La densité synaptique explose à la naissance. Le cerveau se “sculpte” ainsi sous l’influence de l’expérience interne et externe.

Pour parler, il est nécessaire de maîtriser un appareil vocal aux aptitudes particulières. Riche de potentialités d’écoute, l’être humain ne contrôle à la naissance aucun des organes qui lui permettront de parler. Le conduit vocal du nouveau-né ne présente pas la fameuse courbure à angle droit, liée à la posture debout qui a fondé, au cours de la phylogenèse, le développement du langage articulé. Chez le nouveau-né, la forme du conduit vocal ressemble à celle des primates non-humains. Dès cinq mois, les bébés peuvent utiliser leur activité respiratoire et leur larynx à peu près comme les adultes, mais ce n’est pas avant l’âge de cinq-six ans que le contrôle de l’ensemble des articulateurs deviendra possible.
Au cours de la seconde moitié de la première année, le conduit vocal de l’enfant commence à ressembler à celui de l’adulte et lui permet de produire des schémas sonores plus variés, tendant à se rapprocher de ceux produits par l’ adulte. Mais ce n’ est pas avant l’ âge de cinq-six ans que le contrôle de l’ensemble des articulateurs deviendra possible. (28)

Un nouveau-né compétent

Grâce à un équipement biologique et cognitif sophistiqué, le nourrisson peut percevoir les sons qui constituent la parole. Comment il peut non seulement les entendre, mais aussi les extraire, les disséquer,les reconnaître, les organiser et les analyser ?
On appelle “perception catégorielle” la capacité du système psycho-acoustique à percevoir les sons de façon discontinue et sous forme d’unités discrètes. C’est l’un des mécanismes fondamentaux servant à discriminer les sons de parole, les phénomènes n’étant d’ailleurs pas identiques acoustiquement (le “b” de bas est acoustiquement différent du “b” de snob...).

En 1969, E. Siqueland et C. Delucia ont eu l’idée d’utiliser le seul comportement non maîtrisé dont dispose le nouveau-né, celui de la succion. Pour survivre, le nouveau-né doit savoir téter. Et il le fait avec enthousiasme.
Cette méthode est connue sous le nom de HAS (High Amplitude Succion) “succion non nutritive”.
L’amplitude des mouvements de succion est mesurée pendant deux minutes pour chaque nourrisson de façon à définir sa ligne de base personnelle en l’absence de toute présentation sonore.
Familiarisation : chaque succion d’une amplitude dépassant la ligne de base active le circuit sonore et donne lieu à la présentation d’un son : ainsi le nombre de sons présentés dépend de l’application du bébé à sucer sa tétine. Après un certain laps de temps, le taux de succion décroît.
Test : on change le type de stimulus, le son sera différent de celui produit pendant la période de familiarisation. L’idée est d’une part que les bébés aiment être stimulés et que d’autre part, ils ont une grande capacité à relier les événements entre eux. Ils établissent donc une relation entre l’apparition des sons et leur succion.
Dans un premier temps, intéressés par ce qu’ils entendent, ils vont téter vigoureusement, puis se lasser.
Mais la nouveauté suscite un regain d’intérêt et doit, si elle est perçue par l’enfant, inviter le bébé à reprendre ses succions pour bénéficier de la nouvelle stimulation.
La reprise de la succion lors d’un changement de stimulus indique que le bébé a bien perçu une différence entre les deux stimuli.
A l’inverse, l’absence de reprise indique que la différence n’a pas été perçue.
Ce dispositif a permis d’interroger le nourrisson sur ses aptitudes à discriminer les sons qui forment l’ossature des langues parlées autour de lui.

Depuis 1971, des dizaines d’expérience, dont certaines faites avec des bébés de trois-quatre jours de vie, ont montré que le nourrisson savait discriminer la quasi-totalité des contrastes utilisés dans les langues naturelles. Il discrimine les contrastes de voisement, les contrastes de place et les contrastes de mode d’articulation qui fondent les catégories phonétiques. Le bébé de quelques jours se révèle dans ce domaine un petit génie. (33)
Les nouveau-nés de quelques jours préfèrent écouter la voix de leur mère quand celle-ci est présentée en concurrence avec celle d’une autre mère parlant à son bébé. Mais il faut que l’intonation de la mère soit naturelle. Cette préférence est liée aux aspects dynamiques de la parole maternelle, telle l’intonation, et non à des aspects statiques des sons puisque ceux-ci sont préservés lorsqu’on fait passer la bande à l’envers. C’est donc l’intonation qui est significative. L’attention de l’enfant ne se porte donc pas sur les caractéristiques statiques de la voix mais sur celles de la voix dans un processus normal de communication.
Préférence aussi pour la langue maternelle. Lorsque des séquences de français succèdent à des séquences de russe, les nourrissons français de quatre jours montrent une reprise importante de la succion. Cette préférence se maintient si l’on filtre l’information tout en laissant intacte la prosodie. (33)

Il s’est préparé avant la naissance

Le fœtus n’est évidemment pas à l’abri des bruits extérieurs. Les hautes fréquences sont atténuées, mais les propriétés spectrales de la parole de la mère restent les mêmes et les principales propriétés acoustiques du signal sont préservées. La prosodie également. L’intonation de la parole enregistrée in utero est parfaitement reconnue par les auditeurs adultes ; il en va de même pour 30 % des phonèmes.
La décélération cardiaque du fœtus exprime son “attention”. Il se révèle ainsi en mesure de discriminer les séquences babi et biba. La seconde séquence est perçue comme nouvelle.
La question se pose alors de savoir si une exposition à la langue maternelle peut favoriser, dès avant la naissance, un réglage perceptif sur les paramètres phonétiques et/ou les paramètres prosodiques qui caractérisent cette langue et la différencient des autres.
Pour mieux cerner la nature des discriminations observées chez le fœtus et leur impact sur les capacités des nouveau-nés, on a cherché si se retrouvaient chez ceux-ci des souvenirs des expériences prénatales.
Les nouveau-nés rythment leur succion pour recevoir le passage de prose récité par la mère à haute voix, durant les six dernières semaines de la grossesse, plutôt qu’un autre passage en prose lu par celle-ci, mais non entendu auparavant.
Ils continuent à préférer le passage lu par leur mère avant leur naissance, même si ce n’est plus la mère qui le lit mais une autre femme.
Le fœtus serait donc réceptif à des propriétés acoustiques générales du signal de la parole et pas seulement à la voix et aux intonations spécifiques de sa mère.
Il faut conclure que tout échantillon de langage avec une intonation et un rythme normaux alerte le fœtus et le pousse à régler son écoute sur cet échantillon dont l’empreinte persiste au moins quelque temps. (38)

Les talents des nourrissons

Le bébés font preuve de “constance perceptive” i. e. sont capables, dès cinq mois, de ranger divers échantillons de “a” (grave, aigu, marseillais, parisien) dans une même catégorie.
Le nourrisson de deux mois est en mesure d’accorder un traitement particulier à la syllabe. Elle est perçue comme un tout plutôt que comme une combinaison d’éléments distincts.
Dans la vie de tous les jours, la prosodie naturelle “force” l’écoute des bébés. Elle aiderait par ce fait leur attention à se porter sur les variations phonétiques. La prosodie serait une “glu perceptive” pour les séquences de parole. Les mères le sentent bien qui amplifient les variations d’intonation et jouent de leur voix lorsqu’elles parlent à leur enfant.
On constate d’ailleurs que les bébés discriminent mieux les contrastes phonétiques lorsque les phrases sont lues par une femme censée s’adresser à un enfant, que lorsqu’ elles sont lues par un adulte s’adressant à un autre adulte.

Le prénom : un premier signal

Des bébés de quatre mois et demi. La méthode de succion non nutritive n’est plus valable pour les enfants de cet âge. En revanche, il devient possible de leur demander plus directement leurs préférences. Deux haut-parleurs sont placés de part et d’autre d’un bébé. Au-dessus de chaque haut-parleur, une petite lumière. Aussi longtemps que l’enfant oriente son regard vers l’une des lumières, un stimulus sonore (son prénom d’une part, trois autres prénoms dits sur le même ton d’autre part) est joué par le haut-parleur correspondant. Les temps cumulés d’écoute - ou plus exactement de regard vers les sources - indiquent la préférence d’enfant pour l’un ou l’autre stimulus. Il s’avère que le bébé est plus attentif à l’écoute de son prénom qu’à celle des prénoms de ses petits copains. (42)

Organisation du cerveau pour le langage

Chez l’adulte, les aspects cognitifs du langage sont représentés dans l’hémisphère gauche du cortex cérébral, le long de la scissure de Sylvius. Les deux principales aires impliquées dans la compréhension et la production de la parole sont l’aire de Broca (réf. 29) et l’aire de Wernicke (réf. 30).
Les lésions impliquant l’aire de Broca, située dans la troisième circonvolution du lobe frontal au pied de la scissure de Sylvius, entraînent une quasi-impossibilité de parler avec perte de la “grammaire”, mais elles laissent intacte la compréhension des mots et des phrases. Adjacent à l’aire de Broca se trouve le système de représentations pour le contrôle précis de la musculature orale.
Les lésions impliquant l’aire de Wernicke, dans la partie postérieure du lobe temporal à sa jonction avec les lobes pariétal et occipital, entraînent une perte de compréhension tout en laissant la possibilité de parler, la plupart du temps de façon incompréhensible. Le faisceau arqué (de Burdach) relie l’aire de Wernicke à l’aire de Broca.
Fondamentalement, l’hémisphère gauche interfère avec le traitement rapide de l’information acoustique et donc avec le traitement des sons de parole. (43)
En revanche, c’est l’hémisphère droit qui a en charge la perception des événements acoustiques répartis sur une longue durée. C’est lui qui contrôle la prosodie. Les lésions de l’hémisphère droit n’entraînent pas d’aphasies ou d’apraxies mais des troubles du traitement et de la production de la prosodie et de la musique. Les composants du traitement de la prosodie et des variations d’intonation dues à l’affectivité sont aussi traités à droite, et leur organisation anatomique se situe en miroir de celle du langage cognitif et analytique traité à gauche.
[voir la proposition : le CD ne connaît pas le temps - sauf celui qui est nécessaire à la mélodie. Ce n’est donc pas le temps que le CD ignore mais, plus vraisemblablement le temps médiatisé, analytique, vidé de sa sensibilité première ?]
Les composants prosodiques sont particulièrement importants dans l’acquisition de la parole. Le bébé est, on l’a vu, d’abord attentif à l’intonation il vocalise avant d’articuler. Il produit des syllabes isolées avant de produire des séquences de syllabes ; l’organisation phonologique et syntaxique de la parole est plus tardive. Actuellement on sait qu’in utero et à la naissance, la maturation de l’hémisphère droit est plus rapide que celle de l’hémisphère gauche. Décalages dans les rythmes de maturation hémisphérique dans la première année sont à la source de différences dans l’émergence des fonctionnalités. Ils pourraient expliquer certaines caractéristiques du développement du langage telles que la forme du premier codage des mots. Nous y reviendrons. (44)
Puisque les nouveau-nés naissent sans langage, puisqu’ils ne parlent pas, pourquoi devrait-on trouver chez eux cette latéralisation ? Existe-t-elle dès la naissance ou se développe-t-elle en même temps que le langage ? P. Broca (“Sur le siège de la faculté du langage articulé”, Bulletin de la Société d’Anthropologie, 6, 1865, p.337-393. Reproduit dans H. Hécaen et Dubois (Eds.), La naissance de la neuropsychologie du langage, 1825-1865, Flammarion, 1969, p. 108-121) pensait qu’elle accompagnait le développement du langage. La plasticité cérébrale permet au cerveau lésé de fournir les substrats pour le langage à partir de l’autre hémisphère. E. Lenneberg en concluait que l’équipotentialité fonctionnelle des hémisphères existe dans les deux première années et que la latéralisation cérébrale est issue des processus d’apprentissage. (Lenneberg E., Biological foundations of language, New York, Wiley, 1967.)
Mais la plasticité cérébrale, importante chez le tout jeune enfant, n’équivaut pas obligatoirement à une équipotentialité hémisphérique originelle. Il existe des asymétries anatomiques chez le nouveau-né et le nourrisson entre autres celle du planum temporale, qui est plus étendu à gauche qu’à droite dès la trente et unième semaine de gestation (réf. 35). (Geschwind N. & Galaburda A.M..“ Cerebral lateralization ...”, Archives of Neurology, 42, 1987, p.428-459, 521-552 et 634-654.)
L’écoute dichotique.
La méthode de l’écoute dichotique repose sur le fait que les principales voies de transmission des signaux auditifs sont croisées : les sons parvenant à l’oreille droite sont transmis d’abord à l’hémisphère gauche alors que les sons parvenant à l’oreille gauche atteignent d’abord l’hémisphère droit.
Lorsque, dans l’écoute dichotique, on présente simultanément et de façon synchronisée, deux sons différents, l’un à l’oreille droite, l’autre à l’oreille gauche, le sujet rapporte un seul son : le son dominant. Chez les adultes, le son présenté a l’oreille droite (donc arrivant à l’hémisphère gauche) est dominant lorsqu’il s’agit d’un son de parole. Le son arrivant à l’oreille gauche (hémisphère droit) est dominant lorsqu’il s’agit d’un son musical.
L’expérimentation paraît montrer que, dès deux-trois mois, l’hémisphère gauche répond mieux pour la discrimination des sons de parole, et l’hémisphère droit pour la discrimination des sons musicaux. (48)
On peut penser qu’une asymétrie fonctionnelle correspondant à l’asymétrie anatomique observée chez les nouveau-nés sous-tendrait une tendance de l’hémisphère gauche à traiter les syllabes par opposition aux sons mélodiques ou aux sons non articulables dans les langues.
On ne peut que spéculer sur la nature du mécanisme qui produit cette asymétrie. Il est possible que des stimuli acoustiques aient des substrats neuronaux similaires à ceux qui sont utiles pour traiter la parole. Ainsi l’hémisphère gauche pourrait avoir la vocation de percevoir les séquences de stimuli auditifs caractérisés par des spectres acoustiques changeant constamment.
Le processus d’acquisition est sans doute essentiel pour la maturation corticale et la latéralisation hémisphérique. Si, pour des raisons extérieures, l’acquisition du langage ne peut se faire dans les délais normaux, la latéralisation semble en être grandement affectée. Chez Genie, une enfant séquestrée et isolée qui n’a retrouvé un milieu linguistique ambiant normal qu’à douze ans, l’hémisphère droit est dominant pour la forme inachevée de langage qu’elle a pu acquérir (Curtiss S., Genie : a psycholinguistic study of a modern-day wild child, London, Academic Press, 1977.)
Entre deux et cinq mois, les bébés ne vocalisent qu’en position couchée. Aussi leurs productions, les célèbres [arrheu] ou [ageu], incluent-elles presque uniquement des sons issus du larynx ou du velum. Le nourrisson ne maîtrise pas sa phonation : ce n’est que vers quatre ou cinq mois qu’il devient capable de moduler les variations de sa voix. Ses vocalisations deviennent alors progressivement volontaires. Vocaliser est, de fait, un des premiers comportements volontaires de l’enfant. Dès ce moment, le nourrisson va chercher à étendre son répertoire sonore. Il développe toute une série de jeux vocaux au cours desquels il manipule aussi bien les traits prosodiques de hauteur de la voix (cris aigus ou grognements), le niveau sonore (hurlements ou chuchotements), que les traits consonantiques.
Vers la seizième semaine, on entend les premiers rires et les cris de joie émis avec la bouche grande ouverte. (52)
Vers la fin du sixième mois, le bébé est capable de coordonner globalement des ajustements phonatoires et supraglottaux : il commence à pouvoir interrompre ses vocalisations à volonté, ce qui est un acquis essentiel pour le contrôle vocal. Il peut également imiter des schémas d’intonation simples à la suite d’exemples adultes.
Entre quatre et sept mois, le nourrisson a également étendu son répertoire de mouvements articulatoires à des mouvements qui mettent en jeu l’avant de l’appareil articulatoire. Aux [arrheu] ou [ageu] du début succèdent des sons un peu incertains mais contenant des quasi-consonnes [aw:a]! [abwal, [am:am] et des voyelles isolées prolongées et modulées.
L’enfant s’apprête à babiller. Il est dans l’antichambre de la parole.

De rapides spécialistes de leur langue maternelle

Bien qu’elles lui soient toutes accessibles à la naissance, le bébé ne parlera pas toutes les langues.
La discrimination des contrastes phonétiques est chez le nourrisson universelle, non spécifique. Elle ne va pas le rester.
Quand donc se produit cette perte de capacité ?
L’espace acoustique initial est divisé par des frontières psycho-acoustiques universelles. À six mois, sous l’ effet du contact avec la langue parlée dans leur entourage, les bébés ont réorganisé et simplifié cet espace : ils l’ont rendu pertinent pour leur langue particulière.
Vers cinq-six mois commence à s’éloigner le petit génie à l’ écoute encyclopédique, et à poindre un petit génie “phonéticien” qui va organiser en quelques mois un objet particulier : la langue de son pays. (57)
Si, dès ce moment, une sensibilité aux catégories vocaliques de leur langue apparaît chez les bébés, c’est seulement vers dix mois que commence le déclin de leur capacité à discriminer tous les contrastes consonantiques. Les voyelles et les consonnes ont en effet des rôles très différents dans la parole. Les premières, qui portent l’information prosodique, sont plus aptes à “aimanter” l’attention de l’enfant.
L‘incapacité à discriminer le /r/ du /l/, qui nous surprend chez les adultes japonais, et qui, à l’ aéroport de Tokyo, a failli me faire partir pour Bali plutôt qu’à Paris (“Pali”), trouve son origine dans cette précoce perte d’attention des enfants japonais pour un contraste qui n’existe pas dans leur langue. (59

Le babillage

Le babillage n’est pas le langage mais un langage qui fournit un cadre pour le développement de la parole.
Dans le babillage, l’enfant commence à produire des syllabes qui respectent les contraintes des syllabes dans les langues naturelles.
Dans toutes les langues, la structure syllabique s’analyse en termes de consonnes et de voyelles, c’est-à-dire selon une opposition de traits entre un tractus vocal contracté (consonnes) et un tractus vocal ouvert (voyelles), entre des sons apériodiques (consonnes) et des sons périodiques (voyelles). La syllabe est composée d’un noyau (voyelle) , d’une ou de marges (les consonnes) et d’une transition entre les formants du noyau vocalique et les marges consonantiques.
Entre sept et dix mois : babillage canonique : une séquence consonne-voyelle : pa, ba, ma. L’oscillation mandibulaire fournirait « le cadre » articulatoire dont le contenu serait ensuite donné par les mouvements de la langue. Mais qu’en est-il de l’intonation dans le babillage ?
Certes, les babillages offrent des ressemblances, mai ils ne sont jamais les mêmes. Il nous semblait bien qu’il ya avait une qualité de voix, une manière d’articuler, de moduler les syllabes propres. Cette qualité de voix, cette manière de parler n’étaient pas seulement individuelles, elles dépendaient aussi de la langue et de la culture. On trouvait chez les bébés français une manière de vocaliser, d’attaquer ou de relâcher les sons qui n’était déjà plus la même que celle des bébés arabes. Cette impression, si contraire aux positions académiques des années soixante-dix, demandait à être vérifiée. (64)
Chez les bébés de huit mois, des caractéristiques d’intonation et de qualité vocale spécifiques à chaque langue, ont déjà influencé la manière de produire des sons et de les grouper en contours d’intonation. On trouve chez les bébés arabes des attaques dures, des bruits de friction dans le relâchement des sons, et des syllabes accentuées. Chez les bébés français, on rencontre des allongements et des modulations plus douces, alors que les fins de productions brusques avec “ton entrant” ainsi que de multiples petites variations de hauteur préfigurent les variations de tons chez les bébés cantonais.
Le type de phonation, l’organisation rythmique et les contours d’intonation des babillages reflètent des caractéristiques de la langue de l’environnement dès le huitième mois. (64)

Que disent les enfants entre dix et douze mois ?

Mais déjà se marque une grande variabilité entre les enfants...

Selon Grégoire (1937), la normalisation phonétique, “sa mise au point progressive, conformément aux usages du terroir”, commence bien avant la fin de la première année, contrairement à l’idée admise.

Le grand linguiste structuraliste Roman Jakobson, dans son fameux livre Langage enfantin et aphasie, publié en 1941, (trad. fr. 1969, ed. de Minuit) établit une discontinuité de nature radicale entre les productions du babillage et celles qui appartiennent au langage.
Selon lui ces productions n’ont aucune relation avec le répertoire des premiers mots. D’emblée, il élimine l’intérêt de toutes les études des sons du babillage pour l’acquisition de la parole. Le babillage ne serait qu’un exercice donnant lieu à des suites de sons, aléatoires et extrêmement variés. Une période de silence séparerait d’ailleurs ces productions, qui seraient non linguistiques, de la production des premiers sons linguistiques apparaissant avec les premiers mots. (68)
Une opinion aussi radicale, venant d’un esprit aussi respecté, a, durant des années, figé les opinions des chercheurs vis-à-vis des productions prélinguistiques.
Son analyse rejoignait [anticipait] celle de E. Lenneberg et de Chomsky (“A Review of Skinner’s Verbal Behavior”, Language, 35, 1959, p.26-58, (trad. fr. dans Langages, 4, 1969, n° 16, p. 16-49), ainsi que de la plupart de leurs disciples dans les années soixante. Pour eux, les productions de babillage correspondent à un stade donné de la croissance et évoluent selon des processus de maturation. Leurs formes sont universelles et doivent se retrouver chez tous les enfants même âge, même les enfants sourds. Cela avant que ne se manifestent des “régularités phonologiques”.
Les modèles biomécaniques de l’articulation ont eu le mérite de replacer le babillage dans le cours du développement phonétique général.
Mais, avec ces approches, l’influence du milieu linguistique sur le babillage a continué à être sous-estimé.
Curieusement, c’est au moment où étaient mises en évidence les capacités perceptives des nourrissons qu’un courant de pensée très puissant a minimisé leur effet sur la production. (71)
Et cependant le seul fait d’entendre des paroles modifie déjà le comportement vocal de l’enfant ! Des preuves en sont données par la différence que l’on trouve entre les enfants sourds et les enfants entendants. Les premiers ne commencent à babiller que plusieurs mois après les enfants entendants.
Le bébé est une remarquable machine à établir des correspondances.
Dans les années quatre-vingt, l’hypothèse d’une interaction précoce a été relancée. Heureusement, les faits sont têtus et les appels des enfants se sont faits de plus en plus insistants pour nous obliger à revenir à la compréhension chaleureuse d’un Antoine Grégoire à l’égard de leurs productions vocales. (73)

Les bébés français babillent-ils en français et les bébés yoruba en yoruba ?

L’influence des langues maternelles sur le babillage des enfants a été mise en évidence à partir d’expériences et d’observations parallèles d’enfants appartenant à des communautés linguistiques différentes.
Les traits généraux, communs à tous les enfants, caractérisent les premières productions de babillage, mais la variabilité qui apparaît durant le dernier trimestre de la première année montre qu’un simple niveau biomécanique de production n’est plus seul en jeu.
Chaque langue a en effet un “espace vocalique” qui lui est propre. Le nombre des voyelles dans les langues peut être extrêmement différent : il varie entre trois à plus de seize dans certaines langues.
La voyelle est en quelque sorte un son “musical” produit par la vibration des cordes vocales modulées par la configuration du conduit vocal qui amplifie certaines fréquences et en atténue d’autres.
Les travaux de P. Kuhl sur les catégorisations perceptives, menés aux États-Unis et en Suède, ont montré ultérieurement qu’il existait bien, dès six mois, une plus grande sensibilité des bébés aux voyelles prototypiques de leur langue. (78)
Il restait à vérifier qu’une influence du répertoire de la langue se retrouvait pour les consonnes et les syllabes.
Dès l’âge de dix mois, les enfants français produisent plus de labiales que les enfants japonais ou suédois. Ils ont déjà sélectionné un répertoire de consonnes qui reflète des tendances statistiques du répertoire de la langue de l’environnement. (80-81)
Si on pense que l’influence de la langue de l’environnement joue, les prédictions sont fonction des langues. Ainsi les Petits Nigérians parlant le yoruba, langue dans laquelle la plupart des mots commencent par une voyelle, devraient très tôt produire plus de formes voyelle-consonne-voyelle que les Français. Et en effet les petits Yorubas se moquent joyeusement des contraintes mécaniques et produisent bien plus de formes voyelle-consonne-voyelle que de formes consonne-voyelle. Ils ont avant tout à apprendre à parler Yoruba ! Les petits Français, Anglais et Suédois produisent entre 65 et 75 % de dissyllabes consonne-voyelle-consonne-voyelle alors que les enfants yorubas ont 38 % de consonne-voyelle-consonne-voyelle.

Ils commencent à parler leur langue sans accent.

Les données concordent avec les caractéristiques de la prosodie en français et japonais. En japonais, contrairement à la langue française, les syllabes terminales ne sont pas allongées. (84)
Les enfants ne commencent pas à parler avec le rythme et l’intonation d’un espéranto universel. Certes, les voix d’enfants ont des points communs tout autour du monde, mais l’écoute des babillages et des premiers mots montre que la couleur et le ton caractéristiques de la langue ont déjà été bien saisis par nos jeunes apprentis. (84)

Un babillage en langue des signes

Jusqu’à cinq ou six mois, le bébé sourd congénital vocaIise comme le bébé entendant. La rupture ne se marque qu’au moment du babillage : le bébé sourd ne babille pas, c’est-à-dire qu’il ne commence pas à produire des syllabes ou des suites syllabiques à l’âge où commence à le faire le bébé entendant, vers sept mois. Au contraire, à partir de cet âge, les vocalisations du bébé sourd tendent à diminuer. Ce n’est qu’après un an qu’on trouve un babillage composé principalement de syllabes labiales /ba/ que l’enfant peut “voir” prononcer. Les bébés sourds qui grandissent dans un milieu où l’on parle une langue des signes sont, comme les bébés entendants, plongés dès leur naissance dans un monde linguistique. Les bébés sourds babillent manuellement vers huit mois. Leurs gestes sont assimilables aux syllabes du babillage de l’enfant entendant. Comme celui-ci, le bébé sourd produit des gestes “gratuits” qui évoquent des éléments sublexicaux de la structure des signes servant à représenter des mots. Ces gestes effectués dans un espace délimité et dans des circonstances particulières se rattachent clairement aux gestes utilisés dans la langue des signes. Des comparaisons systématiques avec la gestuelle des enfants entendants en confirment clairement la spécificité.(88)

CHAPITRE III

L’univers communicatif du bébé

Dans la plupart des espèces, la réaction très précoce - sinon instantanée - des petits aux signaux de l’espèce permet leur survie. Elle fonde leurs réactions “sociales”, c’est-à-dire leurs réactions d’attachement ou d’évitement, et, plus tard, organise leur vie sexuelle et la défense de leur territoire. (89)
Chez le nouveau-né humain, il existe des réponses génétiquement programmées pour recevoir les signaux de communication de l’espèce. La faculté de communication du nourrisson repose sur des modes de transmission et de réception des informations dont on peut montrer l’extrême précocité, pour ne pas dire l’innéité.
Dans le couple mère-enfant s’établissent des interactions toutes particulières, ne nécessitant qu’un minimum d’expérience. Le nouveau-né “connaît” la voix de sa mère, qu’il a entendue dans l’utérus. Il préfère écouter celle-ci plutôt que la voix d’une autre femme (ref. 2). Il réagit à l’odeur maternelle, elle aussi repérée avant la naissance, en se tournant vers le vêtement imprégné de cette odeur (réf. 3-4); il est sensible, dès sa naissance, aux visages humains se tourne vers eux. Très tôt il reconnaîtra le visage et certaines expressions de sa mère.
Les signaux de communication reposent sur un répertoire inné, universel, d’expressions faciales et de gestes. Un dispositif de reconnaissance des expressions, tout aussi inné et universel que le dispositif de production, encode le sens. L’étude expérimentale de l’expression faciale des émotions montre que les mimiques émotionnelles sont stéréotypées. On les retrouve chez les bébés aveugles comme chez les voyants, elles ne doivent donc rien à l’imitation.
L’évolution des traitements intermodaux de l’environnement est particulièrement importante pour l’organisation cognitive. À cinq mois, le bébé repère la correspondance entre des paroles et des mouvements de la bouche. Cela peut être prouvé par une simple expérience : on place l’enfant devant deux écrans de télévision, entre lesquels se trouve un haut-parleur. Sur l’un des écrans, une femme articule silencieusement un son tel que /mi/. Sur l’ autre écran, la même femme articule, là encore silencieusement, le son /ta/. Le haut-parleur transmet l’un des deux sons. L’enfant choisit systématiquement de regarder l’image qui correspond au son transmis.
Cette aptitude à lier la vision et l’audition est d’une importance extrême pour le développement de la parole. En regardant le visage et la bouche de sa mère lorsque celle-ci lui parle, l’enfant approfondit ses connaissances des relations entre la perception des sons et leur articulation. (94)

Le turn-taking

C’est un échange spectaculaire de vocalisations au cours duquel mère et enfant se répondent en vocalisant chacun à leur tour. L’enfant répond à la sollicitation vocale de l’adulte sous forme d’ “échos”, il commence à vocaliser quand l’adulte cesse de lui parler et cette relation se reproduit plusieurs fois, donnant l’impression d’une “conversation”.
Il fait d’eux des partenaires de parole. (96)

Expression des émotions

Le nouveau-né, même prématuré, sourit.
L’histoire de Cypsélos...
Mais le bébé, lui, interprète-t-il les expressions fondamentales des adultes ? Dès les premiers jours de vie, le nouveau-né est sensible à l’expressivité des visages. Son malaise devant un visage figé et inexpressif peut aller jusqu’à des pleurs exprimant une détresse devant l’absence d’indices de mouvement, de vie. À l’ âge de dix semaines, les nourrissons réagissent de façon appropriée aux expressions de leur mère : les sourires et les encouragements vocaux provoquent des réactions positives, les visages tristes les troublent.
Bühler remarque que l’enfant répond, à cinq mois, aux émotions lorsqu’elles sont exprimées à la fois par le visage et la voix, qu’à six mois la voix seule suffit, tandis qu’à sept mois une légère expression du visage l’informe de l’attitude heureuse ou fâchée de l’adulte. Presque tous les adultes, quel que soit leur sexe ou leur âge, modifient leur façon de parler pour s’adresser aux nourrisson et aux très jeunes enfants. L’adulte manifeste sa sollicitude la volonté de s’adapter aux capacités de l’enfant en réglant le registre sa voix, en adoptant un ton affectueux et en articulant clairement et plus lentement les mots.
L‘environnement linguistique des jeunes enfants est composé, en grande partie tout du moins, de formes particulières du langage appelées motherese et baby-talk dans la littérature anglaise. On y remarque particulièrement des modifications de la voix et de la prosodie : un registre de voix plus haut qu’à l’habitude, une gamme de contours d’intonation restreinte mais aux modulations et variations de hauteur très exagérées, des formes mélodiques longues, douces, avec des glissandi abrupts et des excursions amples. L’effet de rythmicité prosodique de ces productions est amplifié par la fréquence des répétitions. Cette élévation de la hauteur de la voix, ces modulations exagérées des contours d’intonation, ces fréquences de répétitions syllabiques et des schémas prosodiques sont parfaitement adaptées aux capacités de perception et d’attention des jeunes nourrissons. D’autant plus que les mères accompagnent souvent ces modifications vocales d’expressions faciales exagérées (contacts des yeux, haussement des sourcils, grands sourires), ainsi que de mouvements rythmiques du corps ou d’ajustements de postures (prise dans les bras, rapprochement du visage) qui focalisent l’attention du bébé, accentuent son intérêt et fondent sa préférence pour cette forme de communication. (103)
Dès sept semaines, les bébés préfèrent écouter une femme parlant à un bébé, c’est-à-dire de la parole ayant les caractéristiques mélodiques et rythmiques du motherese, plutôt que des propos extraits de conversations entre adultes dans lesquels ces caractéristiques sont absentes ou pour le moins très atténuées.
A quoi sert le motherese ? Destinés, d’une part, à capter l’attention de l’enfant et d’autre part, à le motiver pour favoriser les échanges, ces premiers “messages vocaux” convoient d’abord à travers des contours mélodiques, des valeurs affectives. Aussi, dès quatre mois, le bébé répond avec des signes affectifs plus positifs aux vocalisations gratifiantes qu’aux vocalisations neutres ou à celles dont le ton est répréhensif.
En étudiant “l’universalité” de ce comportement langagier des parents, Ferguson (réf. 38) a relevé une vingtaine de caractéristiques retrouvées dans différents groupes linguistiques à travers le monde : répétition des mots ou de la phrase, exagération des contours d’intonations, ralentissement de la prononciation, accentuation d’une consonne ou d’une voyelle importante par l’ allongement ou le redoublement, jeu sur le déplacement de l’accent dans les homonymes, forte présence des consonnes labiales ou palatales qui rendent “plus douce”, la prononciation, effacement des clusters et des consonnes plus difficiles à réaliser, structures simplifiées, etc.
Dans d’autres cultures, la pratique de répétitions pourrait remplacer ces modifications prosodiques.

En dépit des variations culturelles touchant aux modes de présentation du langage, tous les bébés du monde apprennent à parler à près aux mêmes âges. En outre, la plupart des études montrent qu’il y a peu de corrélations entre le langage de la mère et le développement linguistique de l’enfant. Les parents n’“enseignent pas” la langue à leurs enfants, ils leur fournissent des modèles : modèle de la langue et modèle culturel. Les enfants s’attachent à relever dans le modèle de leur langue les indices qui leur permettront de saisir la structure et le sens des énoncés.
Lorsqu’il s’agit des fondements du langage, le dispositif génétique est assez puissant pour atténuer les disparités. Il permettra parfois de remédier à certaines lacunes. Les enfants élevés dans un pidgin tendent à employer des formes plus grammaticales que celles de leurs parents. (114)

Périodes sensibles

On utilise les termes « période sensible » ou « période critique » pour parler de la fenêtre temporelle durant laquelle l’influence de l’expérience a un effet significatif sur un comportement. L’expérience peut avoir plusieurs fonctions : grâce à elle, certaines capacités se maintiennent qui disparaîtraient sans elle; dans d’ autres cas seul le rythme du développement est affecté par un défaut d’expérience, dans un troisième cas de figure, l’expériences peut être indispensable à l’apparition du comportement. Dans les espèces animales, de nombreux exemples prouvent le rôle indispensable]e de l’environnement dans le déclenchement du développement normal de mécanismes spécifiques à l’espèce. C’est le cas du chant dans nombre d’espèces d’oiseaux chanteurs : ]es jeunes oiseaux ne développent le chant de l’espèce que s’ils l’ont entendu de leurs congénères durant les premières semaines de vie.

Notre expérience des langues étrangères... On pense qu’une langue étrangère apprise après l’adolescence sera toujours parlée avec accent.

Personne actuellement n’est prêt à renouveler les tentatives que l’on prête au pharaon Psantik I et à Frédéric de Prusse. Ces souverains, d’esprit curieux, ont fait élever des bébés dans un lieu isolé avec interdiction de leur parler. L’idée était de savoir quelle était la langue “originelle” qu’ils développeraient “spontanément”. On voit par là combien est anciennement ancrée l’idée d’un don ou d’un instinct de parole ! La petite histoire dit que les “sujets expérimentaux” du pharaon ont parlé phrygien : le berger qui prenait soin d’eux était phrygien et, pris de pitié, avait désobéi aux consignes du pharaon ! Quant aux bébés isolés de tout contact linguistique sur ordre de Frédéric, ils ont dépéri faute de contacts relationnels. (115)

On pense que la période sensible se situe aux alentours de sept ans.

Le cas des “enfants sauvages”. Victor. Mais dans ce cas, comme dans d’autres, on ignore si l’abandon n’avait pas été causé par la présence préalable de handicaps, une débilité profonde ou un autisme.
Le cas des enfants séquestrés, élevés dans des circonstancmextrêmes de privation, est un peu différent. Ils ont entendu parler, bien que pour la plupart de façon très minimale. Tous, sauf Genie, ont été remis dans un milieu normal avant sept ans. Presque tous ont récupéré un langage normal ou quasi normal.
Genie n’a été découverte qu’à treize ans. EIle avait été privée d’écoute normale du langage depuis l’âge d’un an et demi. Malgré un considérable travail de la part des éducateurs qui l’ont prise en charge lors de sa découverte, elle n’a jamais appris à parler normalement. Elle a acquis un certain vocabulaire mais est demeurée incapable de faire des phrases syntaxiquement correctes. Le cas de Genie pourrait confirmer qu’il existe une limite temporelle pour l’acquisition du langage. Mais les conditions atrocement pénibles qui ont été celles de sa vie durant treize ans lui ont laissé des troubles psychologiques et cognitifs importants et l’on ne peut dire si elle était vraiment “normale” avant sa séquestration.

Pour parler, les enfants ont besoin d’être dans un environnement linguistique. L’apport linguistique peut n’être pas très riche et il n’est nul besoin qu’il repose sur un enseignement directif, mais il faut que le modèle reçu soit suffisant pour que l’enfant puisse catégoriser les sons de parole et spécifier les principaux paramètres de sa langue.
Il faut aussi que cet environnement linguistique soit humain, c’est-à-dire fourni par des êtres humains physiquement présents : on croit savoir, ou l’on préfère penser qu’entendre parler à travers la radio ou la télévision ne permettrait pas d’accéder au langage. Le modèle linguistique doit être présenté dans un cadre de communication interactive entre l’enfant et ceux qui l’entourent. (118)

CHAPITRE IV
À la découverte du sens des mots (neuf-dix-sept mois)

La parole se présente en effet comme une onde acoustique relativement continue et les frontières entre les mots donnent lieu à peu d’indices acoustiques distincts. La façon dont l’enfant arrive à distinguer et à extraire des mots de l’onde acoustique continue qu’il entend garde, aujourd’hui encore, un certain mystère. La parole naturelle “ s’écoulant “ comme un flot, il n’y a pas de pauses systématiques entre chaque mot. Contrairement aux blancs d’un texte écrit qui permettent de distinguer les mots, les silences dans une phrase orale ne constituent pas un fondement adéquat pour extraire des unités de sens.
Comment, dans ce flot continu, l’enfant parviendra-t-il à extraire les phrases, les syntagmes et les mots, bref les unités qui font sens ?
La remarquable capacité des nourrissons à détecter les variations des caractéristiques physiques des sons de parole.
Dans toutes les langues, le rythme et l’intonation font partie de la structure formelle de la parole. Dans certaines d’entre elles, les traits mélodiques convoient des différences de sens et de structure. Ainsi, en chinois mandarin, la forme “ ma “ peut avoir quatre sens différents correspondant aux quatre tons utilisés dans cette langue.
Au début du structuralisme et particulièrement à la suite du livre des linguistes N. Chomsky et M. Halle, ces variables prosodiques ont été négligées par les linguistes. (The sound pattem of English, New York. Harper and Row, 1968.) L’hétérogénéité de l’utilisation des indices prosodiques dans les différentes langues a montré leur rôle dans la structuration de ces langues. (121)

Le nourrisson à l’œuvre

Les différents types d’unités de parole (propositions, syntagmes, mots) en tant que fomes organisées sont repérés progressivement : les premières segmentations porteront sur des unités larges, bien finies prosodiquement, qui ensuite faciliteront l’identification de structures plus fines qui à leur tour permettront l’identification de mots. (126)
Si l’enfant détecte qu’une pause est plus appropriée à un moment de la phrase qu’à un autre, il préférera entendre la phrase qui comporte une interruption “correcte”.
Dès cinq mois, les enfants montrent une préférence pour les histoires avec des pauses insérées aux frontières de propositions. A condition toutefois que l’histoire soit lue avec l’intonation caractéristique du motherese. Cet effet se maintient lorsque le contenu phonologique est effacé par un filtrage qui laisse la prosodie intacte mais “efface” les consonnes et les voyelles. Le rôle des indices prosodiques apparaît alors bien clairement.
La prosodie doit donc fournir aux enfants des possibilités de segmenter la parole continue en unités de sens. Certes, les corrélations entre les unités syntaxiques et les formes prosodiques sont loin d’être parfaites dans la parole des adultes. Mais la simplification des structures et l’intonation particulière qui caractérisent les formes verbales que les mères ou les adultes utilisent en parlant aux enfants facilitent leur segmentation syntaxique. Cet “emballage” prosodique est en général cohérent avec l’organisation des principales unités syntaxiques. Les relations entre les indices prosodiques et les indices syntaxiques ressortent ainsi de façon plus nette et plus fiable que dans le langage entre adultes.

On est loin des propositions de certains “grammatistes” des années soixante : le primat de la syntaxe avait alors amené à poser l’inutilité de la prosodie pour traiter les phrases. Celle-ci ne pouvait guider un enfant vers la syntaxe, la structure syntaxique devant d’abord être reconnue pour que l’enfant puisse relever les traits prosodiques.
L’enfant engagé à relever les informations sur les propriétés pertinentes aux unités linguistiques de la langue parlée est un enfant qui a découvert - sans doute vers huit ou neuf mois - que l’organisation des sons de la parole avait une fonction : elle transporte du sens. Le nouveau-né opérait de façon très sophistiquée en fonction d’un certain but, celui de discriminer des phonèmes, alors que l’enfant plus âgé réagit de façon bien moins différenciée, en fonction d’un but différent, celui de traiter des unités de sens, de reconnaître des mots. (130)
Alors que les indices qui marquent le groupement ou “l’emballage” prosodique permettent à l’enfant de préférer des propositions dès six mois et des syntagmes dès neuf mois, il faut attendre onze mois pour obtenir des données comparables pour les mots.

Reconnaître les mots familiers

L’enfant devient attentif au sens, il cherche à mémoriser et à représenter les formes auxquelles il peut attribuer une signification ; à reconnaître, le plus souvent possible, des mots familiers et à leur donner un sens.
Une nette préférence apparaît chez les enfants de dix mois et demi à onze mois et demi : sur seize enfants, douze ont préféré écouter la liste des mots “familiers”. Les enfants ont donc extrait et codé ces mots fréquents dans l’environnement linguistique.
Quel sens les enfants ont-ils attaché aux mots. La méthode de préférence ne permet pas de le dire. Certaines de leurs réactions à l’écoute de la liste des mots familiers laissent clairement penser que la reconnaissance est bien liée à un sens : ainsi beaucoup d’enfants ont-ils regardé vers leurs pieds à l’ écoute du mot “chaussure”. (141)

Pour reconnaître un mot, il faut qu’existe une représentation mentale correspondant à ce mot.
Chez les adultes, l’ensemble des informations qui le caractérisent : l’aspect acoustique, le sens, la catégorie syntaxique, les connotations particulières qui y sont attachées par chaque locuteur, sont toutes représentées et peuvent toutes servir pour accéder au mot dans le lexique mental des individus.
L’accès au lexique mental a fait l’objet de nombreuses études chez les adultes sans qu’il soit encore vraiment compris.
À dix ou onze mois, les enfants ont codé un certain nombre de mots.
La simple observation d’enfants suggère que, vers huit ou neuf mois, ils commencent à reconnaître des mots comme séquences de sons accompagnant une situation particulière. (148)

Citation de St Augustin (p. 153) toutes ]es sources qui aident l’enfant à comprendre le sens des mots sont mentionnées ! À la fin de la première année, chacune d’elles n’a pas le même poids. Le contexte joue alors sans doute un rôle bien plus important que la syntaxe. Cela va évoluer au cours de la deuxième année et d’autres sources linguistiques prendront alors toute leur importance.

CHAPITRE V
Les premiers pas lexicaux (onze-dix-huit mois)

Les mots pour le dire

Qu’est-ce donc qu’un mot ? Du point de vue de la morphologie, c’est une structure répondant à des règles. En fait, aussi bien les philosophes que les linguistes ont du mal à définir ce qu’est le “mot”, une fois dit qu’il n’est pas la chose ! Nous nous en tiendrons donc à cette définition.
Nous vivons dans un espace euclidien, dans un monde régi par des principes physiques. Ces principes physiques nous permettent, dans la plupart des cas, de séparer les actions et les objets, d’attribuer à chacune caractères stables qui préservent leur identité et permettent de les représenter et de les catégoriser.
Le bébé a un cerveau qui sculpte le monde “en objets cohérents, bornés, discrets et en actions qui peuvent être faites dans ce monde”. Cette aptitude dynamique à catégoriser les phénomènes du monde fait partie elle aussi des cadeaux que l’enfant a reçus dans sa corbeille de naissance. Les humains sont donc capables, et sont même contraints de façon innée, de faire des prédictions sur le monde et de le “découper” en catégories d’objets et en catégories d’actions. Ils s’attendent aussi à ce que le langage comporte des mots pour les catégories d’objets et des mots pour les catégories d’action. Encore une fois, l’interaction avec l’environnement est nécessaire pour que l’enfant mette des noms sur les catégories naturelles ou apprises.
Dans une première étape, le langage est traité plus acoustiquement que linguistiquement ; dans une seconde étape, la reconnaissance et la production des premiers mots indiquent qu’existe la conscience que les formes sonores ont un sens. L’ enfant a mis en relation les formes sonores et des événements ou des objets. Il a compris l’ intention des personnes de son entourage quand elles utilisent des mots : intention de se référer à des objets ou des situations, de transmettre du sens. Dans une troisième étape, découverte qu’il y a un mot pour chaque “chose”, que l’enfant peut perceptivement extraire en tant qu’objet ou action. Les formes sonores émergent alors comme un nouveau système qui canalise le traitement de la réalité. Ainsi, donner un nom à un ensemble de parties physiques garantit une unité de ces parties. (158)

Le bébé est-il physicien ?

Comme les adultes, les bébés assignent des propriétés aux objets dans un espace tridimensionnel : un objet solide ne peut traverser un autre objet solide, deux surfaces appartiennent à un même objet si elles se touchent et bougent ensemble, l’occultation partielle d’un objet ne signifie pas la perte de la partie cachée, un objet ne peut rester stable sans support, etc. La perception des objets est donc guidée par une certain conception de propriétés physiques qui impliquent des constantes pour les objets dans l’espace.
La distinction entre chose vivante et chose non vivante est également une donnée très précoce. Les bébés ont une intuition leur permettant de séparer le mouvement d’un objet inanimé qui obéit à des lois physiques et celui d’un être animé qui n’obéit qu’à lui-même. Ils s’attendent à ce que les objets animés et les objets inanimés bougent selon des lois différentes.
L’équipement cognitif de l’homme lui permet d’avoir une conception initiale sur la structure du monde physique qui l’entoure. Celle-ci lui permet d’organiser le réel et de le découper en entités délimitées et stables dans le temps.

Les premiers mots

Le plus souvent, les premiers mots des enfants sont “entendus” par les adultes entre le onzième et le quatorzième mois. L’accroissement du premier vocabulaire va être très lent. Les enfants mettent en moyenne cinq-six mois pour arriver à un répertoire de cinquante mots.

Darwin (La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, Reinwald et Cie, Paris, 1873, p.53), en constatant que le langage n’est pas un véritable instinct, mais n’est pas non plus l’apprentissage d’un art ordinaire, permet de poser celui-ci comme une tendance instinctive à acquérir un art très particulier. Le terme “art” corrige ainsi ce que le terme d’instinct , peut avoir d’étriqué lorsqu’il s’agit du langage humain.
Les langues sont diverses, très diverses. Si les super-règles rendent sans doute compte des traits fondamentaux communs qui les sous-tendent, leurs réalisation n’en restent pas moins très différentes. Tout se passe comme si le bébé, à l’écoute du langage, se trouvait au cours de la première année devant des bifurcations avec des choix entre plusieurs hypothèses.
Une différence essentielle encore se voit dans les stratégies de productions. Celles-ci suggèrent que les nourrissons, au cours de la première année, n’ont pas relevé les mêmes aspects du langage.
L’attention de certains bébés s’est consacrée tout particulièrement aux éléments phonétiques et à la structure des syllabes. Ces bébés tendent à découper la chaîne parlée en mots, et sélectionnent les structures syl!abiques qu’ils savent produire. Leur vocabulaire est composé presque exclusivement de noms de personnes, d’animaux ou d’objets, Le style de ces enfants est dit “référentiel” ou “analytique”.
À l’opposé, on trouve les enfants dont le style est dit “holistique“ ou “expressif”. Ils ont concentré leur attention sur les contours d’intonation et sur le rythme syllabique des mots ou des phrases, plus que sur leur structure phonétique. Ils produisent de longues séquences qui ressemblent à des phrases avec des schémas d’intonation cohérents et des syllabes de remplissage. Ils ont moins de noms dans leur premier vocabulaire, de plus nombreux prédicats (verbes, adjectifs) et des expressions toutes faites (ou formules).
D’autres enfants utilisent des stratégies mixtes. (184)
Lorsque Simon montre du doigt ou ajoute un ça en fin de “phrases”, celles-ci sont presque toujours (92 % des cas) caractérisées par une variation importante de la voix : soit une montée importante de l’intonation qui marquerait une interrogation, soit une descente importante que l’on peut interpréter comme un commentaire.~n fait, Simon doit connaitre et employer plus de mots que les adultes ne le lui en reconnaissent, mais sa stratégie de “remplissage” de contours d’intonation fonctionnels par des syllabes masque les mots qu’il pourrait utiliser. Les syllabes qu’il utilise pour remplir les contours d’intonation sont des syllabes bien formées selon les règles du français. La distribution de ses consonnes et de ses voyelles reflète d’ailleurs la distribution phonétique du français. Simon “jargonne” en français. (193)
Sa stratégie n’est pas « rentable », si l’on prend le nombre de mots compris par l’adulte comme indice du développement linguistique. Mais elle est certes éminemment rentable du point de vue social. Elle n’a en tout cas pas empêché Simon d’avoir à trois ans un langage bien articulé, bien adapté et très riche. (195)
Simon a poussé à l’extrême l’option du style « expressif » ; il a privilégié les composants prosodiques et rythmiques en y subordonnant le composant phonétique. Dans ce style, il a montré une maestria sans égale.
Conversation d’abord! La “stratégie”, qui nous semble liée aux charmes de la conversation accorde un poids particulier aux intonation et au rythme des énoncés. Elle privilégie l’expressivité et le choix de mots sémantiquement plus variés que ceux habituels dans le vocabulaire des enfants de cet âge.
Ann Peters avance, à la fin de son analyse des productions de Minh, que : “son amour pour la musique et sa stratégie globale de production du langage sont peut-être reliés au développement de l’hémisphère droit, tandis que les stratégies ana- lytiques seraient, elles, plus liées au développement de l’hémisphère gauche. (202)
Charles, Noël et les autres : la voie médiane.
L‘implication respective des hémisphères droit ou gauche avec leurs affinités respectives pour la prosodie et la musique d’une part et pour l’analyse de l’autre, sous-tend sans doute les préférences des enfants pour le traitement des composants prosodiques ou phonétiques de la parole. Les fonctions langagières reposent sur un jeu d’ensemble de composantes de traitement qui peuvent être latéralisées dans l’un ou l’autre des hémisphères. Les études dans ce domaine ne font que commencer. Le niveau intellectuel n’est pas en jeu. Peut-être la forme future de l’intelligence et de l’imagination se devine-t-elle. (209)

CHAPITRE VIII

La parole devient langage. (dix-huit-vingt-quatre mois)

La compétence grammaticale qui nous permet de produire des phrases ne dépend pas des leçons de grammaire. L‘essentiel de la grammaire est connu avant d’être enseigné.

L’enfant que nous avons suivi jusqu’ici ne dit qu’une cinquantaine de mots isolés.
Lorsque l’enfant atteint un vocabulaire de production de soixante à soixante-dix mots environ - ce qui correspond à des vocabulaires en reconnaissance de plus de deux cents mots - il se produit une véritable explosion : brusquement il dit de quatre à dix mots nouveaux par jour ! Cet accroissement subit du vocabulaire implique une réorganisation des systèmes de codage et de reproduction des mots. On dit que le vocabulaire de l’enfant s’organise en lexique phonologique. (226)
Ce rangement implique une analyse plus précise des segments phonétiques des mots et de leur combinatoire, et des renseignements grammaticaux. Il s’agit d’intégrer, dans le lexique, les règles phonologiques qui contrôlent la prononciation des mots, les règles morphologiques qui gouvernent leur construction.

On peut penser qu’a cours des deux premières années de la vie la parole est traitée selon un double système : un traitement phonétique analytique réservé aux phonèmes et un traitement plus global pour les mots. L’accroissement du vocabulaire et l’émergence de régularités dans la production des mots, qui se manifestent entre dix-huit mois et deux ans, résultent de l’intégration de ces deux systèmes. Le codage “phonologique” des mots exige en effet un traitement plus spécifique que celui des segments de parole et plus analytique que celui des formes holistiques. (231)
Chez [les] enfants possédant un vocabulaire faible, les réponses cérébrales sont donc semblables sur les deux hémisphères. Il n’y a pas de latéralisation hémisphérique préférentielle pour traiter les mots connus.
Les données obtenues avec les enfants qui possèdent un vocabulaire plus étendu sont radicalement différentes. Les variations de N 200 et de N 350 sont plus importantes dans les sites temporaux et pariétauxde l’hémisphère gauche pour les mots connus. Ceux-ci sont donc traités préférentiellement par l’hémisphère gauche.
Ces résultats indiquent que chez les enfants de vingt mois, les mots compris sont traités par des systèmes spécialisés du cerveau, au niveau du lobe temporal et du lobe pariétal de l’hémisphère gauche. Un degré de spécialisation hémisphérique spécifique au traitement des mots émerge donc dès vingt mois, ou après l’acquisition d’une centaine de mots. Avant ce stade, le traitement des mots se distribue sur les deux hémisphères. (233)
Les études de psychopathologie de l’adulte montrent que l’hémisphère droit peut acquérir des mots avec leur sens, mais ne peut utiliser activement cette connaissance. Le lexique “statique” de l’hémisphère droit ne peut fournir la signification complète du stimulus exigée par un lexique phonologique (Hannequin D., Goulet P. & Joanette Y., Hémisphère droit et langage,Paris, Masson, l 987).
C’est le cortex temporo-pariétal gauche qui est impliqué à la fois dans l’encodage phonologique des mots et dans l’accès à une organisation lexicale incluant la classe grammaticale des mots (Caramazza A. & Hillis A.E., “Lexical Organization of nouns and verbs in the brain”, Nature, 349, 1991, p. 788-790).
Les premiers indices de focalisation, sur les sites temporaux et pariétaux gauches, du traitement des mots connus par les enfants rendraient bien compte d’une émergence de l’organisation d’un lexique avec composants phonologiques et grammaticaux. Ainsi les données comportementales qui montrent un accroissement des mots et les premières combinaisons de mots traduisent-elles la prise en charge du traitement de la parole par l’hémisphère gauche.
En amont, la non-spécialisation hémisphérique des tout jeunes enfants reflète un système de représentations peu analysées, un traitement partiel des mots et un manque de flexibilité dans leur emploi. Caractéristiques que nous avions relevées dans le premier vocabulaire du jeune enfant. (234)

Les premières phrases

La transition vers des combinaisons de mots se fait aux alentours de vingt mois.
L’ordre des mots n’est pas tant guidé par une grammaire spécifique que par la structure syntaxique de la langue parlée dans l’environnement.
Au cours de la troisième année, la longueur, la complexité et la variété des phrases de l’enfant augmentent très rapidement, justifiant l’expression de Steven Pinker qui qualifie l’enfant de trois ans de “génie grammatical”.



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